L'impact de l'austérité budgétaire sur la croissance a été minoré

le 18/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Les économistes ont sous-estimé les effets multiplicateurs de la réduction des déficits publics.

Il arrive aux économistes de se tromper. Surtout depuis 2007. Or les remords au sein d’une profession qui n’a pas pour habitude de faire son mea culpa sont suffisamment rares pour signaler l’article en forme de rectificatif publié dans la dernière livraison du World Economic Outlook (WEO) du FMI (Fonds monétaire international). Ses auteurs, Olivier Blanchard, le chef économiste de l’institution, et Daniel Leigh y traitent du multiplicateur budgétaire, c’est-à-dire de l’impact négatif des ajustements budgétaires mis en œuvre par un gouvernement sur la croissance économique d’un pays. Le sujet, de prime abord austère, cache sous un débat macroéconomique technique une réalité sociale très désagréable pour les dizaines de millions d’Européens du Sud aujourd’hui au chômage, sans perspective d’avenir et au pouvoir d’achat largement amputé.

Comme le rappellent les auteurs de l’article, plus les multiplicateurs sont faibles, moins il en coûte à la croissance. Sur la base de données tirées de l’histoire récente, il était communément admis et entériné par le FMI (WEO d’octobre 2010) qu’à une réduction du déficit budgétaire d'un point de PIB correspond une contraction du PIB de 0,5 point.

Mais voilà, le monde de référence de la « formule » (les économies avancées au cours des trente dernières années jusqu’en 2009) n’est pas celui de la Grande Récession des cinq dernières années. Désormais, il faut intégrer un environnement économique délabré, des plans d’austérité budgétaire synchronisés dans l’ensemble des pays empêchant l’exportation des problèmes d’une économie vers les autres ainsi que des politiques monétaires butant sur le plancher des taux zéro et donc ne pouvant pas compenser l’austérité budgétaire. Il faut se rendre à l’évidence : avec la Grande Récession, l’effet multiplicateur n’est plus de 0,5, mais plutôt compris dans une fourchette de 0,9 à 1,7, expliquent les deux auteurs de l’étude. Ces derniers reconnaissent que tous les prévisionnistes se sont trompés dans le calcul du multiplicateur, le FMI un peu plus toutefois que la Commission européenne et l’OCDE*.

Les ménages

« Pourquoi les multiplicateurs budgétaires sont-ils plus élevés cette fois ? », se demande Jean-Michel Six, chef économiste Europe de Standard & Poor’s, dans les dernières prévisions économiques de l’agence. Dans le cas du Royaume-Uni, « l’effet négatif sur la croissance du PIB de l’austérité budgétaire entre 2009 et 2011 a été deux fois plus important que le résultat attendu du multiplicateur classique ». En Espagne, sur la même période, l’austérité fiscale est associée à une contraction du PIB de 7 % au lieu d’un impact de 1,7 % attendu. A cela plusieurs explications, dont la simultanéité des programmes dans tous les pays, la forte amplitude des ajustements et le ralentissement de l’économie mondiale. Les multiplicateurs les plus élevés se trouvent de surcroît dans les pays où les ménages ont réduit significativement leurs dépenses de consommation, à savoir au Royaume-Uni, en Irlande et en Espagne, précise Jean-Michel Six. Trois pays dans lesquels le processus de désendettement lié à l’éclatement d’une bulle immobilière est important.

Les entreprises

Patrick Artus, chef économiste de Natixis, s’est penché sur le cas de l’Italie et de l’Espagne, deux pays au multiplicateur particulièrement élevé : 2,2 pour le premier, 1,7 pour le second. Tellement élevés qu’ils empêchent la réduction des déficits publics. Selon Patrick Artus, ni l’interaction par le commerce extérieur entre les pays européens, ni la réaction négative des ménages à l’austérité budgétaire ne sont capables d’expliquer ces niveaux. La cause est à trouver du côté des entreprises. En réponse à l’incertitude économique, à la hausse de la pression fiscale et à l’accroissement des coûts de financement, elles ont réduit leurs dépenses, donc l’emploi et l’investissement. Il en a résulté un fort redressement de la productivité et une progression rapide du chômage, donc des salaires réels en baisse.

Reste une question : une fois reconnue l’erreur contenue dans les multiplicateurs budgétaires, comment amortir les ajustements trop brutaux ? En gagnant du temps et en recourant à la lenteur en passe de devenir une vertu économique. Dans une seconde étude du WEO consacrée aux économies à l’endettement public important et soumises à des taux d’intérêt réels élevés, les économistes du FMI arrivent en effet à la conclusion « qu’une réduction excessivement rapide de la dette risque de réduire la croissance et de pousser les économies avancées dans une spirale déflationniste ». Il n’est jamais trop tard.

*Organisation de coopération et de développement économiques

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