L'analyse de... Florence Legros, professeur à l'Université Paris Dauphine

L’immigration choisie, une solution ?

le 29/08/2013 L'AGEFI Hebdo

Face au vieillissement démographique, l’immigration est évoquée comme une partie de la solution. Dans cette optique, à l’initiative du ministère du Travail, le ministère de l’Economie allemand a lancé, en juin dernier, un processus de recrutement en direction des étrangers qualifiés qui souhaiteraient s’installer outre-Rhin (

www.make-it-in-germany.com).

Dans l’Hexagone, la circulaire dite Guéant, restreignant l’accès au statut de salariés des diplômés étrangers ayant étudié en France, avait contribué à la discussion sur l’immigration choisie ou « 

brain drain ». La nouvelle circulaire abroge les grandes lignes de la circulaire antérieure, mais facilite l’insertion d’un nombre restreint d’étudiants très diplômés, certains de trouver un emploi très rapidement.

En réalité, l’immigration – choisie ou pas – ne règlera pas durablement le problème des retraites dû à l’augmentation de l’espérance de vie des migrants comme des natifs. Cela dit, la question de l’immigration sélective comme moyen de pourvoir les offres d’emploi non satisfaites ou de renforcer la qualification d’un pays et de ses entreprises reste ouverte.

Que dit la littérature économique ? La théorie établit une relation entre capital humain (la quantité, mais aussi la qualification de la main-d’œuvre) et croissance économique ; relation largement vérifiée. En termes de revenu, la théorie enseigne que l’immigration baisse le revenu des natifs, mais augmente le rendement du facteur raréfié (le capital). Ce raisonnement tient à deux hypothèses : d’une part, le travail est mobile ; d’autre part, les deux facteurs – travail et capital – sont complémentaires. Si l’on imagine deux qualités complémentaires de travail, le qualifié et le non qualifié, le raisonnement tient également : un afflux de travail disons « non qualifié » baisse le salaire des natifs non qualifiés, sauf à « importer » une main-d’œuvre qualifiée à due concurrence. Une augmentation de l’immigration qualifiée aura donc un impact d’autant plus fort que les complémentarités sont fortes et que la pénurie est élevée.

Lorsque les taux de chômage sont non nuls, les flux d’immigration répondent surtout à la logique des besoins. En France, les entrées pour motif professionnel se sont réduites de manière importante (elles atteindraient environ 7 %) ; la politique d’immigration est alors fondée sur des indicateurs de pénurie. On peut évidemment montrer que cette logique de pénurie est en opposition avec la logique salariale qui dit que si certains emplois sont délaissés par des natifs il convient d’augmenter les salaires. Le seul chiffre d’offres d’emploi non satisfaites dans une économie où le marché du travail souffre de rigidités n’a donc pas de signification particulière.

La question de l’attractivité des travailleurs qualifiés étrangers et de la rétention des diplômés français est donc la même, même si celle de la rétention des qualifiés français ou étrangers formés en France pose celle – en outre – du rendement du système éducatif. Que l’on regarde les flux d’émigration des qualifiés natifs ou les taux d’emploi des non natifs dans l’Hexagone, ainsi que leur niveau de salaire, la France, comme l’ensemble de l’Europe, apparaît comme un pays peu attractif ou à moindre capacité de rétention comparée à l’Amérique du Nord ou à l’Australie, dont la part de travailleurs qualifiés installés à l’étranger est bien plus faible, voire négligeable.

Une autre particularité européenne et française est la difficulté d’intégration des travailleurs nés à l’étranger : quel que soit leur âge, leur sexe, leur niveau de qualification, les travailleurs nés à l’étranger ont un risque de chômage bien plus élevé que celui des natifs d’Europe. En Amérique du Nord et en Australie, ces difficultés d’insertion n’existent pas. Pour autant, il n’y a pas eu ces dernières années en Europe de déformation notable de la structure du recrutement des étrangers selon leur qualification. Autrement dit, on observe bien une certaine pérennité des rigidités des marchés du travail européen et français qui se traduit par des difficultés à intégrer la main-d’œuvre étrangère. En retour, la logique de besoin apparaît assez artificielle. Attirer des travailleurs qualifiés relève ainsi de choix politiques qui touchent l’ensemble du marché du travail et des conditions de travail. Un migrant de haut niveau comme un natif seront sensibles aux perspectives d’emploi et de travail, à la fiscalité, à la qualité de l’éducation et des biens publics. C’est probablement l’une des raisons pour laquelle la part des migrants diplômés de l’université (niveau master) est très corrélée à la part de la population native dotée du même diplôme. La France verrait environ 19 % de ses immigrés diplômés d’université ; la part des français titulaires d’un diplôme de même nature est de 17 %, selon l’OCDE. Les parts sont en Australie respectivement de 33 % et 26 %, au Canada de 32 % et 26 %, aux Etats-Unis de 23 % et 30 %. Elles sont au Royaume-Uni de 33 % et de 27 %.

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