L'invité de LAgefi - Mario Monti, sénateur, ancien président du Conseil italien

« L'Europe est aujourd’hui armée face aux crises »

le 10/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer, Jérémie Marais et Philippe Mudry

L'Agefi Hebdo - Quelles sont les conséquences de la réélection d’Angela Merkel sur l’Europe et sa gouvernance ?

Mario Monti - C’est une élection très importante du point de vue de l’Europe. Angela Merkel a réussi à convaincre l'opinion publique allemande de soutenir son leadership sur la question européenne et l’opinion publique en Allemagne. Nous nous sommes tous plaints de la lenteur des réactions allemandes face à la crise européenne. Cela a eu des désavantages clairs. Mais cela a aussi permis au gouvernement allemand de faire œuvre de pédagogie envers son opinion publique. Donc il n’y a pas eu la montée du nationalisme et du populisme que l’on aurait pu craindre. Même le parti « Alternativ für Deutschland » est né du rassemblement d’intellectuels encore très attachés à l’ultra-rigueur monétaire qui a fait en son temps la grandeur du deutsche mark. Les élections n’ont pas fait émerger de populisme anti-européen tel qu’on le connaît en France ou en Italie. Par ailleurs, les libéraux, qui étaient devenus un facteur anti-européen, ont fait leur plus mauvais résultat depuis la Seconde Guerre mondiale. Ces élections vont donc peut-être permettre de progresser sur la question européenne et l’intégration. La chancelière devrait pouvoir faire preuve de plus d’audace, tout en restant dans les standards allemands bien sûr. Mais tout progrès en Europe est aussi conditionné aux efforts de l’Italie et de la France, qui portent une grande responsabilité. La balle est clairement dans le camp de ces deux pays. L’Italie souffre de problèmes politiques aigus. Mais elle a fait des progrès énormes en termes de discipline budgétaire - plus que la France. L’Italie est sortie de la procédure de déficit excessif, alors que la France, comme par ailleurs l’Espagne et même les Pays-Bas, y sont toujours. Si ces deux pays ne font pas de progrès significatifs en termes de discipline budgétaire et de réformes structurelles, l’Allemagne ne voudra pas aller plus loin.

L’Italie et la France sont donc au cœur des préoccupations ?

Il faut avoir une discussion de fond sur la politique de convergence macroéconomique en Europe. Mais il ne faut pas penser que l’on puisse convaincre l’Allemagne d’en faire plus si ses partenaires se montrent incapables de réduire leurs déficits publics. Angela Merkel a fait un premier pas en reconnaissant un rôle positif aux investissements productifs dans le Pacte de stabilité. Mais elle a raison de dire qu’une croissance durable dépend davantage des avancées sur les réformes structurelles que du recours aux déficits publics.

On attend l’Allemagne sur certains dossiers, tels que l’Union bancaire. Pensez-vous que ces dossiers vont avancer plus vite ?

Sur l’Union bancaire, je partage la conviction des autorités françaises que des moyens financiers seront en définitive nécessaires (un « backstop», sous une forme à déterminer). Une fois l'élection fédérale passée, j'espère que l'Allemagne repensera sa position. Le SPD, comme les Verts, a une position plus ouverte sur l’Europe que la coalition qui quitte le pouvoir. Cela pourrait être un facteur positif, si les autres pays jouent leur partition.

Face à une évolution conjoncturelle positive en zone euro, reste-t-il des risques majeurs ?

Nous sommes enfin sur la bonne route. Nous avons beaucoup appris de la crise grecque, et des crises ultérieures. Nous avons mis en place des dispositifs, par exemple la coordination ex ante des politiques budgétaires nationales, et des progrès ont été effectués aux niveaux nationaux. On observe des signaux positifs venant de l’Europe du Sud. Le reste va dépendre de la détermination, dans la durée, des politiques nationaux. Si on relâche l’effort au premier bon signe, et si l’on arrête les réformes structurelles, alors on retournera en arrière.

Les dossiers grecs et portugais vont-ils devoir être rouverts ?

Je n’en suis pas certain. Ces pays ont fait énormément de progrès. Mais si c’est le cas, il faudra de nouveau les aider. Même si l’on n’est pas certain que ce type de sauvetage ne crée pas une dépendance et entraîne des problèmes en soi. C'est pour éviter d'en arriver là que j'ai demandé des efforts considérables aux Italiens. Le pays n’est pas aujourd’hui sous programme et n’a pas demandé d’aide.

L’Europe est-elle aujourd’hui armée face aux crises ?

C’est certain. Il est difficile de se prononcer sur les capacités européennes si les instruments budgétaires ne sont pas instaurés au niveau européen. De même, par exemple, la supervision bancaire unique reste encore à mettre en œuvre, concrètement. Mais il faut reconnaître les progrès considérables qui ont été effectués. Il y a eu une coopération très étroite entre la France et l’Italie pour obtenir des avancées au sommet européen du 28 juin 2012. Sur le pacte de croissance bien sûr, mais aussi sur la nécessité de stabiliser les marchés de titres souverains. Cela a permis à Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), de faire ses déclarations et de mettre en place l’OMT (Outright Monetary Transactions, NDLR). Cet instrument, que nous avons voulu, est un dispositif essentiel, même s’il n’a pas encore été utilisé. Son existence même a contribué à faire baisser les spreads entre les taux souverains. Espérons que la Cour fédérale allemande ne cassera pas cet instrument mis en place en toute indépendance par la BCE mais largement appelé de leurs vœux par les Etats.

Il reste une grande inconnue, ce sont les élections européennes de 2014…

Il y a clairement une vague de populisme et de nationalisme dans certains pays. La gestion de la crise financière est passée par des phases qui ont créé des suspicions et des acrimonies entre pays, et entre le nord et le sud de l’Europe. On a vu le pire de ce que la psychologie collective peut montrer. Nous avons probablement consacré trop peu d’attention et d’énergie à faire face à ces problèmes éminemment politiques. Les chefs d’Etat auraient dû déléguer davantage aux ministres des Finances le soin de gérer les soubresauts de la crise et se préoccuper infiniment plus des opinions publiques. Il est donc possible que les élections traduisent cette montée des partis anti-européens.

Comment jugez-vous l’évolution de l’économie italienne ?

A l’automne 2011, lorsque j'ai été nommé Premier ministre, nous étions dans une situation financière critique. Il y avait un vrai risque de défaut. Nous nous sommes concentrés sur la politique budgétaire de façon nette et rapide, et avons introduit des réformes structurelles particulièrement draconiennes, notamment sur les retraites. La situation s’est redressée. L’Italie devait atteindre 3 % de déficit en 2014, c’est chose faite dès 2013. Cela a bien sûr réduit le rythme de l’activité économique dans le pays. Aujourd’hui, les perspectives de croissance se redressent mais il ne faut pas relâcher les réformes structurelles, notamment celles du marché du travail, des procédures juridiques… Le but est de rendre les produits italiens plus compétitifs et de faire de l’Italie un pays attractif pour les investisseurs étrangers.

Quel bilan faites-vous du gouvernement de votre successeur, Enrico Letta ?

Après une campagne électorale dangereuse car anti-européenne et anti-discipline budgétaire, nous avons eu un gouvernement de grande coalition qui a justement mis l’Europe et la discipline budgétaire au cœur de son action. Mais Enrico Letta devrait davantage mettre les partis de la coalition face à leurs responsabilités, et éviter de prendre certaines mesures uniquement destinées à respecter leurs promesses électorales, notamment celles de Silvio Berlusconi.

Les marchés semblent apprécier davantage la trajectoire de l’Espagne que de l’Italie…

C’est exact, et je le regrette. Les banques italiennes ne sont pas moins saines que les autres. Depuis 2007, il y a eu moins d’interventions publiques pour soutenir les banques que dans d’autres pays. Les stress tests (tests de résistance, NDLR) de l’an prochain feront la lumière sur leur situation. Mais les banques détiennent une très grande quantité d’obligations du Trésor. Suivre une politique saine et rigoureuse des finances publiques est donc essentiel pour ne pas les fragiliser. Reste que l’Italie connaît de nombreux aléas politiques, comme on a pu le voir ces dernières semaines. Il faut arriver à retrouver une grande coalition. N’oublions pas que l’Italie assurera la présidence de l’Union européenne au second semestre 2014. Les grands partis doivent trouver une énergie politique pour modifier la situation.

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