L’Europe en route vers un « credit crunch »

le 06/10/2011 L'AGEFI Hebdo

La réduction de la taille des bilans bancaires va raréfier les sources de financement des économies.

Photo : Thinkstock

Qu’il soit de nature réglementaire ou d’origine conjoncturelle, le scénario d’un credit crunch ne peut plus être écarté en Europe au fur et à mesure que la crise financière s’éternise. Des signaux en sont de plus en plus visibles. Cela va des pressions des marchés sur les banques pour qu’elles réduisent la taille de leurs bilans et leur levier en anticipation des nouveaux ratios de Bâle III, en passant par le mur de dettes bancaires à refinancer à partir de 2012 et les conséquences pour les établissements financiers d’une éventuelle contagion de la crise grecque aux dettes souveraines italienne et espagnole. Un étranglement du crédit du même ordre que celui de l’hiver 2007-2008 qui vit les pays industrialisés plonger en récession serait-il en train de se mettre en place ? Les avis sont partagés. L’expression credit crunch fait même peur et reste le plus souvent bannie du vocabulaire des analystes. On lui préfère « restriction » ou « contraction du crédit », voire « assèchement » pour les plus pessimistes.

Le cas de la France est exemplaire. Repérées comme étant les plus exposées aux dettes souveraines du sud de la zone euro, jugées sous-capitalisées, trop dépendantes au dollar pour leur financement à court terme et considérées comme trop grosses en taille de bilan, les banques françaises ont subi les foudres des marchés au cours de l’été. Le résultat ne s’est pas fait attendre : Société Générale, BNP Paribas et Crédit Agricole SA ont annoncé qu’elles entamaient sur le champ une cure d’amaigrissement. BNP Paribas a annoncé la réduction d’environ 10 % de son bilan d’ici à 2012, correspondant à 70 milliards d’euros d’actifs pondérés du risque (20 milliards en banque de détail) ; et Société Générale va « libérer » 4 milliards d’euros de capital par des cessions d’actifs. Pour CASA, la réduction du levier passera entre autres par une révision de son programme de refinancement 2012 à moyen et long terme de 22 à 12 milliards. En termes de métiers, le gros de la cure va s’appliquer à la banque de financement et d’investissement (BFI), mais la réduction des besoins de financement concernera aussi la banque de proximité. Quant au levier (total d’actifs/fonds propres) aujourd’hui si décrié, les analystes de Tullet Prebon rappellent qu’il est de 28,3 pour BNP Paribas, 28 pour Société Générale et 33,8 pour Crédit Agricole. Des niveaux encore bien trop élevés selon eux.

Coup de frein

Les autres pays ne sont pas en reste. Les banques espagnoles et italiennes ont déjà commencé à freiner leur production de crédit, diminuant les volumes et augmentant les taux des prêts accordés à leur clientèle. Face à la montée des créances douteuses, la banque Santander a réduit ses prêts aux particuliers et aux entreprises espagnols de 7 % au cours des douze derniers mois à fin juin et prévoit la poursuite de cette contraction jusqu’en 2013. Ces chiffres corroborent ceux de la Banque d’Espagne indiquant que la production de crédit dans la péninsule ibérique avait chuté de 2 % à la fin du premier semestre. Au Royaume-Uni, c’est le régulateur lui-même qui s’inquiète d’un excès de zèle des établissements financiers dans la mise en œuvre des nouvelles règles de Bâle III et de ses répercussions sur la production de crédit. « A l’heure actuelle, des mesures prises pour augmenter les ratios de capital ou de liquidité pourraient aggraver la boucle entre le secteur financier et l’économie au sens large », indiquait récemment le Financial Policy Committee (FPC). Il convient, selon lui, « d’encourager les banques, via un dialogue avec le superviseur, à gérer leur bilan de manière à ne pas exacerber la fragilité de l’économie et des marchés ». Une litote pour signaler un risque important de credit crunch.

Pour l’instant, les statistiques d’encours de crédit ne sont pas trop alarmistes. La Banque de France signale pour août une progression des encours de crédits aux entreprises (mobilisés et mobilisables) de 4,6 % en glissement annuel. L’encours des prêts aux PME a même progressé de 4,8 % en un an. Rien d’extraordinaire, mais pas d’effondrement non plus. Des signes plus pessimistes apparaissent toutefois quand on observe la production nouvelle de crédits (voir les graphiques page 14). Pour leur part, les grandes entreprises cotées marquent désormais leur défiance à l’égard du secteur bancaire et elles ont commencé à réduire les montants comme la durée de leurs placements auprès des banques, en parallèle à la dégradation par les agences de notation des établissements financiers et de la hausse de leurs CDS (credit default swaps). « Ce que nous voyons en ce moment n’est pas un ‘credit crunch’, c’est un ralentissement de l’octroi de crédit correspondant au ralentissement de l’activité économique plutôt qu’à un durcissement des conditions de crédit », considère Laurent Bilke, économiste de Nomura. A la différence, de 2008, « la Banque centrale européenne a désormais tous les outils en mains pour régler les turbulences de l’interbancaire et assurer le financement de court terme des banques », indique Jean-Louis Mourier, économiste d’Aurel BGC.

Test grandeur nature

Les difficultés actuelles des banques européennes sur les marchés vont connaître un test grandeur nature dès le début de l’année prochaine avec les importants besoins de refinancement qui s’annoncent (dettes senior unsecured et covered bonds). « A moins que les marchés se remettent à fonctionner normalement, il est à craindre de fortes tensions sur le refinancement de la dette bancaire, des besoins d’un montant de 1.500 milliards d’euros jusqu’à la fin de 2013 », indiquent les stratégistes de Deutsche Bank. L’issue pourrait bien être « une vague de ‘deleveraging’ très négatif pour la croissance économique », ajoutent-ils. Car si la réduction du levier fait sens pour une banque prise individuellement, elle conduit, collectivement, à une restriction du crédit et à une mise en danger de l’activité économique. Les stratégistes de Bank of America Merrill Lynch ont une appréciation analogue : « La capacité des banques à financer les entreprises va être sérieusement entravée par les difficultés de financement des banques de la zone euro. »

Autre motif de deleveraging, l’accélération du calendrier de Bâle III avec l’engagement des banques françaises, par exemple, à appliquer les nouvelles règles en matière de fonds propres et de ratios de liquidité (LCR - liquidity coverage ratio à 30 jours - et NSFR -  net stable funding ratio à un an) dès le 1erjanvier 2013. D’ores et déjà, la traduction de ces nouvelles règles pour les entreprises fait l’unanimité : une forte hausse du coût de leur financement bancaire. Standard & Poor’s a calculé que ce renchérissement sera compris entre 30 et 50 milliards d’euros par an en Europe. Reste aussi l’impensable, le scénario de l’Apocalypse. Celui de la contagion d’un défaut grec à l’Italie et à l’Espagne. L’exposition des banques européennes aux cinq « périphériques » (PIIGS - Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne) est de 2.167 milliards d’euros, dont 672 milliards pour la France et 522 milliards pour l’Allemagne, selon les calculs des stratégistes de Deutsche Bank pour qui un tel scénario « heurterait lourdement le système bancaire européen ».

Heureusement, le pire n’est jamais certain. Avant d’en arriver à une dynamique aussi négative, les responsables politiques auront peut-être pris la mesure du problème.

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