L’Espagne entre récession et austérité budgétaire

le 22/03/2012 L'AGEFI Hebdo

L’objectif 2012 de déficit public de 5,3 % du PIB validé par l’Eurogroupe exige un nouvel effort de 5 milliards d’euros.

Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a préféré assouplir l’objectif de réduction du déficit.

La photo qui a fait la « une » de la presse espagnole la semaine dernière en dit long sur le sens qu’elle donne à la décision prise à Bruxelles. On y voit le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, chef de file de l’Eurogroupe, serrer le cou du ministre de l’Economie espagnol, Luis de Guindos, lors de la réunion des ministres des Finances de l’Eurozone à Bruxelles. Une image à la force symbolique sans équivoque : l’Espagne est prise à la gorge par les nouvelles mesures d’austérité qui l’attendent pour atteindre le nouvel objectif de déficit public fixé par l’Eurogroupe mi-mars.

Conscient que l’Espagne avait besoin d’un bol d’air pour éviter l’asphyxie, le nouveau chef du gouvernement de droite, Mariano Rajoy, avait demandé un assouplissement de l’objectif de réduction du déficit public pour le faire passer de 4,4 % à 5,8 % du PIB. Mais l’Eurogroupe n’a pas voulu céder aussi facilement. Finalement, la barre a été fixée à 5,3 % du PIB, et Madrid a dû maintenir sa trajectoire et confirmer son engagement de réduire son déficit à 3 % pour 2013.

Ce tour de vis supposera un effort titanesque puisqu’il s’agit en réalité de faire passer le déficit public de 8,51 % à 5,3 %. Selon les calculs d’Enrique Perez Hernandez, professeur d’économie à l’Institut des études boursières (IEB), cela représenterait au total « 35 milliards d’euros d’économie pour 2012 et 22 milliards d’euros pour 2013 pour atteindre l’objectif de déficit de 3 % du PIB ». Rappelons qu’en début d’année, le gouvernement nouvellement élu avait déjà annoncé un ajustement de 15 milliards d’euros via des économies et des augmentations d’impôts.

Un mal nécessaire ?

Pour la majorité des experts espagnols, cette consolidation budgétaire est un mal nécessaire, une douleur inévitable d’autant plus que le pays est entré en récession depuis deux trimestres. Miguel Cardoso, économiste au département de recherche de BBVA, prévoit une chute moyenne du PIB de l’ordre de 1,3 % pour cette année alors qu’Enrique Perez Hernandez parle d’un ralentissement estimé à 1,7 %. Pour Miguel Cardoso, l’effort d’ajustement exigé à l’Espagne est inévitable en raison d’une « dette financée en grande partie par le reste du monde ». La conclusion s’impose : « Pour que le reste du monde continue à lui prêter de l’argent, l’Espagne doit passer par ce processus de consolidation », souligne-t-il. Car pour l’économiste, le principal problème de l’économie espagnole n’est pas son endettement public mais son endettement privé.

C’est aussi l’avis d’Enrique Perez Hernandez qui chiffre l’endettement total (public et privé) à 360 % du PIB. « C’est, après le Japon, le pays le plus endetté au monde, déclare-t-il. Pour y remédier, l’Espagne doit fournir un gros effort. Les banques, les ménages, les entreprises, l’Etat sont entrés tous ensemble et en même temps dans un processus de désendettement. »

Si la presse internationale se fait l’écho du risque d’étranglement de l’économie espagnole (la spirale austérité-récession) au vu des nouvelles mesures de rigueur, les experts interrogés, sur place, restent confiants. Selon eux, cette cure d’austérité fiscale est incontournable. « Ce sera très dur pour l’économie espagnole », prévoit Gayle Allard, professeur d’économie à l’IE Business School, mais les mesures adoptées par le gouvernement sont indispensables pour changer en profondeur le modèle économique espagnol. Elle se réfère notamment à l’assouplissement d’un marché du travail que les économistes interrogés estiment très rigide, « un héritage du franquisme, avec plus de 35 modèles de contrat de travail », selon Enrique Perez Hernandez. Gayle Allard en est persuadée : « L’Espagne est un pays créatif avec beaucoup d’énergie. Parfois, il faut détruire pour créer quelque chose de nouveau. Avec la crise, l’Espagne pourra croître d’une facon différente. »

Le chômage sur les cimes

« La mauvaise nouvelle est que la réforme du travail va dans un premier temps détruire beaucoup d’emplois », remarque-t-elle, tout en donnant raison aux syndicats « quand ils disent que l’on va licencier les parents pour embaucher les enfants. Mais il faut créer un espace pour l’innovation et les jeunes », dont le taux de chômage avoisine les 50 %.

Loin d’être terminée, la saignée du chômage fera donc d’autres victimes cette année et en 2013, avancent les experts. Les prévisions parlent de la destruction de 630.000 emplois supplémentaires en 2012, ce qui ferait passer le taux de chômage de 23 % de la population active aujourd’hui à 24,5 %, selon les estimations de BBVA. Pour Enrique Perez Hernández, « l’éventualité d’une révolte sociale est là ». Déjà, la menace d’une grève générale pointe à l’horizon : les syndicats l’ont convoquée pour le 29 mars prochain.

Assainir le secteur bancaire

Les experts prévoient également des vagues de licenciements dans le secteur bancaire, objet du chantier des réformes du gouvernement. Plongé dans un processus de fusion et d’assainissement de ses comptes, le secteur financier espagnol constitue une des clés de la reprise. Au lendemain de l’éclatement de la bulle immobilière, les vannes du crédit aux ménages et aux entreprises ont été coupées et elles ne sont pas près de se rouvrir même si les banques espagnoles ont reçu 200 milliards d’euros de liquidités de la part de la Banque centrale européenne à l’occasion des deux opérations LTRO (opération de refinancement de long terme) à 3 ans de décembre et février derniers. Ce montant de liquidités allouées aux banques couvre leurs besoins de refinancement pour 2012 et 2013.

Pour Miguel Cardoso, économiste à BBVA, la reprise du crédit ne dépend pas seulement de l’assainissement du système financier espagnol qui traîne un lourd boulet d’actifs toxiques issus de l’immobilier. Le problème n’est pas uniquement du côté de l’offre. Tant que la demande solvable de crédit n’est pas revenue, le robinet du crédit restera fermé, explique l’économiste. C’est suite à ce constat que le gouvernement espagnol a proposé un programme de 35 milliards d’euros d’aide aux administrations publiques destinés à payer leurs fournisseurs.

Le gouvernement a aussi exigé des banques qu’elles provisionnent leurs actifs toxiques dans l’immobilier à hauteur de 50 milliards d’euros. « Le panaroma est désolant », commente Enrique Perez Hernandez, qui prévoit une accentuation de « la récession en 2012 avant d’arriver à une lente reprise de la croissance en 2013 ».

Seule bonne nouvelle dans ce sombre tableau : une réduction du déficit des comptes courants passé de 11,3 % du PIB en 2007 à 3,7 % en 2011, en grande partie du fait de la baisse des importations et de l’augmentation des exportations (+10 % par an), mais aussi d’une réduction substantielle de l’endettement des banques, estime le professeur d’économie. Le commerce extérieur est l’unique espoir de reprise car « l’Espagne ne va pas pouvoir relancer son économie ni par la consommation ni par les investissements du secteur public », prévient Gayle Allard.

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