L'envolée des prix céréaliers mine la croissance mondiale

le 30/08/2012 L'AGEFI Hebdo

L'inflation galopante du maïs et du blé risque de brider la consommation des ménages et de provoquer des troubles sociaux dans les pays émergents.

Stockage de maïs dans l’Ohio en août 2012.

Depuis le mois de juillet, les cours du blé, du maïs et du soja flambent, risquant d’entraîner dans leur sillage d’autres prix de matières premières agricoles, voire animales. C’est la troisième poussée de fièvre sur les marchés des céréales en cinq ans. En cause, la sécheresse aux Etats-Unis qui a sévi de la Californie jusqu’au fin fond de l’Etat de New York. Un déficit hydrique d’une telle ampleur n’avait pas été observé depuis 1988 et 1956. Comble de malchance, l’Amérique n’a pas été la seule à souffrir. La Russie et l’Ukraine sont elles aussi victimes de la sécheresse, tandis que les pluies de la mousson ont été moins importantes que d’habitude en Inde.

Craintes de crise alimentaire

Les cultures de maïs, de soja et de blé, qui paraissaient pourtant très prometteuses au printemps, ont été fortement abîmées. Selon les dernières estimations de l’United States Department of Agriculture (Usda), près d’un sixième de la récolte de maïs américaine aurait été perdue. La production de maïs américain s'établirait à 274 millions de tonnes, et non à 375,7 millions comme espéré en juin. Conséquence, les exportations américaines de maïs, qui représentent habituellement environ 52 % du total des exportations mondiales, vont chuter dans les prochains mois. Le blé russe connaît une histoire similaire. La Russie, qui participe à près d’un quart des exportations mondiales de blé, ne devrait plus produire que 43 millions de tonnes durant la campagne 2012-2013. Il s’agit de 6 millions de tonnes de moins qu’estimé par l’Usda en juin dernier et de 13 millions de tonnes de moins que lors de la campagne précédente.

Ce choc d’offre est-il susceptible de provoquer une pénurie alimentaire majeure ? Non, estiment la plupart des experts. « Les stocks demeurent raisonnablement en bonne forme », selon HSBC, même si la situation diffère d’une céréale à l’autre. Les réserves de maïs de la saison 2012-2013 dépassent celles de 2011-2012 mais sont inférieures à celles de 2010-2011, tandis que les réserves de blé sont stables depuis trois campagnes et « amples », selon HSBC. « Il y a des stocks », reconnaît aussi Gautier le Molgat, consultant d’Agritel. Pour autant, « sont-ils accessibles aux consommateurs ? » (lire aussi l’entretien). La Chine détient 30 % des stocks de blé mondiaux (c’est-à-dire 55 millions de tonnes), mais « ne va pas les exporter. Elle les gardera chez elle, à destination du marché local », rappelle Gautier le Molgat.

Un élément rassurant, le riz est abondant, tant au niveau des stocks que de l’approvisionnement. Jusqu’à présent, la production des deux principaux exportateurs de riz, la Thaïlande et le Vietnam, est à la hauteur des attentes. Même si les pluies de mousson ont été inférieures à la normale en Inde, conduisant à une révision à la baisse de 7,8 millions de tonnes des perspectives de production de riz paddy au niveau mondial pour 2012, la production mondiale devrait rester légèrement supérieure « aux excellents résultats de 2011 », selon la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations). Le riz pourrait donc se substituer en partie aux céréales dans l’alimentation humaine. « Une substitution totale n’est pas possible », avertit toutefois Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC. Il est impossible dans certains pays de substituer du blé par du riz.

Polémique autour de l’éthanol

C’est pourquoi, craignant l’arrivée d’une crise alimentaire pour la fin de l’année, la FAO a estimé qu’il fallait rapidement prendre des mesures afin d’attribuer plus de récoltes à l’alimentation animale et humaine. Son directeur général, José Graziano da Silva, a demandé aux Etats-Unis de suspendre la législation destinée à allouer 40 % de la production américaine de maïs à la production de bioéthanol (voir le graphique).

« Ce n’est pas si simple car ce n’est pas le même maïs qui est réservé à l’alimentation et à l’éthanol, indique Philippe Waechter, directeur de la recherche économique de Natixis Asset Management. La question est de savoir si la surface qui y est dédiée n’est pas trop importante. D’autant plus que les rendements énergétique et environnemental du maïs destiné à l’éthanol se sont révélés être moins intéressants que prévu. » Force est de constater qu’un rééquilibrage du marché est déjà en cours. « La production d’éthanol à base de maïs a déjà baissé de 10 % et baissera encore », anticipe Gautier le Molgat. Un abandon radical de ce procédé n’est toutefois pas d’actualité. Il paraît inconcevable « de casser brutalement une politique d’investissement d’une décennie en raison d'un aléa conjoncturel », commente le consultant. Qui plus est, la fabrication d’éthanol permet la production de tonnages importants de co-produits (d'éthanolerie) riches en protéines destinés à l’alimentation animale… Dans ces conditions, trouver la bonne équation n’est guère un exercice aisé, surtout à l’heure où la consommation en céréales de la filière de la viande ne cesse de croître, avec l’augmentation continue de la demande venant des pays émergents.

C'est la raison aussi pour laquelle les économistes s’inquiètent des mauvaises récoltes et de la hausse des prix des céréales, qui représentent, selon Aurel BGC, jusqu’à 65 % des coûts de production dans le secteur de la nourriture animale. Même si ce n’est pas encore le cas pour l’instant, à un moment donné, « les prix de la viande vont fortement augmenter », anticipe Jean-Louis Mourier. C'est d'ailleurs dans cette perspective que la Chine a fortement augmenté ses importations de viandes, en particulier de porc, et ouvert une partie de ses stocks de soja auprès des producteurs locaux de viande.

Un poids de plus sur l'activité

« Des prix des céréales qui resteraient longtemps élevés risqueraient de peser sur la croissance mondiale », avertit Philippe Waechter. A plusieurs titres.

Dans les pays développés, une hausse prolongée des prix des matières premières risque d'avoir un effet direct sur la consommation globale, « surtout en période de crise », insiste Jean-Louis Mourier. Le budget de dépenses des ménages va s'éroder. Dans le contexte actuel, défavorable à la création d'emplois et où la montée du chômage est difficile à endiguer, tabler sur des hausses de salaires pour pallier à la cherté de l'alimentation paraît peu crédible. Conséquence de la volonté des ménages de contrôler la part de l'alimentaire dans leur budget total, la consommation devrait plutôt se porter vers les produits de base des « hard discounters » (distribution à bas prix), à faible marge pour l'industrie agroalimentaire. Dès lors, la seule solution pour les entreprises du secteur qui ont des difficultés à transmettre les coûts provenant de la hausse des matières premières dans leurs prix de vente est « d'innover et de sortir des nouveaux produits sur lequel le consommateur a peu de référentiel en termes de prix... », rappelle Aurel BGC.

Les effets de la flambée des prix des denrées alimentaires peuvent être encore plus néfastes dans les pays émergents dont la croissance du PIB ralentit ou peine à repartir. « Une nouvelle poussée d'inflation, alors qu'elle vient tout juste d'être contrôlée, pourrait provoquer de graves troubles sociaux », commente Philippe Waechter. Elle pourrait aussi compliquer singulièrement la tâche des banques centrales. « Elles vont être dans une position très inconfortable », ajoute l'économiste. La poursuite des assouplissements monétaires destinés à soutenir l'activité risque d'être remise en cause. Cependant, adopter une mesure radicale de hausse des taux afin d'endiguer l'inflation n'est pas non plus une solution sans danger. Le risque d'un resserrement brutal est de stopper la reprise de l'économie.

Malgré l'ensemble des risques que la hausse des prix des céréales fait peser sur la croissance mondiale et sa stabilité, les marchés financiers dans leur ensemble semblent ignorer le sujet pour l'instant. « Les marchés actions risquent de réagir globalement s'ils découvrent de mauvais chiffres de la consommation globale », explique Jean-Louis Mourier. En d'autres termes, si la poussée des prix n'est pas provisoire et si ses effets se sont déjà matérialisés. Un changement de stratégie abrupt de la part d'une banque centrale pourrait aussi peser sur les marchés actions des pays émergents. Quant aux prévisions de résultats des analystes financiers concernant les entreprises du secteur de l'alimentation, celles-ci ont déjà été revues. « Les corrections sectorielles et au cas par cas ont déjà été réalisées », observe Jean-Louis Mourier. Comme souvent, sentiment de marché et réalité de terrain sont décalés.

A lire aussi