L'invité de L'Agefi

L'Entreprise, l'agent économique qui résiste

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Les entreprises européennes ont réussi dans leur ensemble à maintenir à peu près intactes leurs forces vives depuis la crise.

Eric Pictet, directeur général du bureau de Paris de Muzinich & Co

Les principaux agents économiques sont au nombre de trois. L'Etat, le Consommateur et l'Entreprise. Nombre d'Etats sont en quasi-faillite dans le monde développé, sans parler des collectivités locales et, pour certains pays, des organismes sociaux. En Europe, seuls quelques pays peuvent se prévaloir de budgets équilibrés ou en léger déficit. Les budgets 2011 et 2012 de la Suisse sont sortis en excédent, chose non vue en France depuis presque 40 ans ! La consommation, qui représente environ 50 % du PIB en Europe et 70 % aux Etats-Unis, tient à peu près mais ne peut plus tirer la croissance. Que reste-t-il ? L'Entreprise.

L'Entreprise a constamment amélioré son bilan entre 2008 et fin 2011 et le maintient depuis lors. Fin 2011, les entreprises européennes avaient un excès de cash de 750 milliards d'euros, niveau le plus élevé depuis vingt ans. C’est sûrement un bon signe pour les détenteurs d’obligations mais est-ce bon pour l’avenir ? Car dans le même temps, en ce qui concerne les investissements privés, même si le chiffre de 2.000 milliards pour 2011 demeure impressionnant, il ressort en baisse de 350 milliards d'euros par rapport à 2007. Ce montant est à comparer à l’investissement public, estimé à 300 milliards. Ces simples chiffres montrent l’importance des différents moteurs. La situation des Etats et de leurs endettements, l’insécurité fiscale et la crainte de la rupture du robinet du crédit sont les raisons essentielles de l’accumulation de liquidités dans les entreprises européennes. Pour autant, un bon niveau de cash ne signifie pas une rentabilité élevée. Or le but d’une entreprise - et cela doit être redit - est de générer des marges qui sont alors réparties entre investissements, impôts et dividendes aux actionnaires. Les marges des entreprises françaises sont tombées à 27,9 % en 2012, niveau historiquement bas. Les fonds propres et le niveau d’autofinancement sont également particulièrement bas en France. Si tous les chiffres ne sont pas bons, au moins y-a-t-il des réserves ? Et si les Etats savaient gérer leur bilan comme les entreprises… « Pas d’inquiétude », nous dit-on, les banques centrales sont là pour alimenter le marché et maintenir ainsi des taux artificiellement bas et les économies sous perfusion. La Banque du Japon a dernièrement frappé très fort avec une augmentation de son bilan de 75 milliards de dollars par mois, soit trois fois plus que la Réserve fédérale si on le rapporte à la taille des économies respectives.

Au bout du compte, le monde s’habitue vite aux territoires inconnus, car nul ne sait où cela peut mener si des réformes structurelles importantes ne sont pas engagées. Les banques centrales ne font que gagner du temps et elles l’ont dit. Cependant, ces liquidités bénéficient peu à l’économie réelle. Le volume des crédits aux entreprises européennes est en contraction. Malgré cet environnement économique extrêmement difficile, une croissance anémiée, l’Entreprise a très bien géré la situation. Mais la confiance n'étant pas là, elle ne recrute pas et n'investit pas, ce qui aura inévitablement des effets négatifs sur la valeur ajoutée future et la cohésion sociale garantes de la richesse. Voudrait-elle investir que la réglementation Bâle 3 vient, en Europe, et particulièrement dans certains pays, durcir l’accès au crédit. Cette désintermédiation bancaire qui existe aux Etats-Unis - le marché finançant 70 % de l’économie - constitue un défi supplémentaire pour les entreprises européennes. Cette désintermédiation est déjà une réalité depuis 2009 pour les grandes entreprises alors que les banques coupaient les lignes de crédit. Cela va maintenant être le tour des entreprises de taille intermédiaire.

En conclusion, les entreprises européennes ont réussi dans leur ensemble à maintenir à peu près intactes leurs forces vives depuis la crise, mais elles regardent avec inquiétude l’environnement politique et financier. Seuls le travail, l'innovation et l'investissement, principalement privé, peuvent redonner à l’Europe la croissance nécessaire. Les Etats européens et particulièrement la France doivent être courageux, engagés et poursuivre sans attendre les réformes structurelles pour que l’Entreprise, créatrice de richesses, puisse libérer ses forces.

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