L'analyse de... Jean-Pierre Petit, président des Cahiers verts de l’économie

L'économie de bulle aura-t-elle une fin ?

le 17/02/2011 L'AGEFI Hebdo

L’économie de bulle a triomphé de la grande crise de 2007-2009. Les Etats et banques centrales auront tout fait pour « reflater » les actifs. Tout simplement parce que la déflation, qui constitue l’issue logique de chaque dégonflement de bulle, représente le repoussoir ultime des sociétés occidentales. Les politiques publiques auront été cette fois expansives comme jamais car elles répondaient à une menace déflationniste inédite depuis 1945. La renaissance récente de nouvelles bulles n’a rien d’étonnant car elles sont des éléments régulateurs essentiels de ce capitalisme patrimonial et mondialisé que nous connaissons depuis environ 25 ans. Peu importe le caractère parfois immoral et souvent inégalitaire de cette reflation. L’économie de bulle triomphe de tous les discours velléitaires mi-naïfs, mi-électoralistes, des élites politiques.

Pourtant, trois phénomènes, assez complémentaires, pourraient menacer le système ; l’inefficacité économique des bulles créées, leur insoutenabilité sociale et l’inflation traditionnelle sur laquelle elles peuvent parfois déboucher.

Depuis les années 2000, l’économie de bulle a plutôt concerné des actifs physiques (immobilier résidentiel et matières premières). Or, ces bulles défensives sont plus nettement destructrices de valeur au plan économique puisqu’elles n’aboutissent qu’à survaloriser un actif existant (donc l’économie du passé) et à alimenter un pur transfert de richesse, soit intergénérationnel (rente immobilière), soit entre pays exportateurs et pays importateurs (rente pétrolière ou alimentaire). Si l’effet de transmission à l’inflation traditionnelle est spontanément réprimé dans le contexte actuel (mondialisation du capital et du travail, désyndicalisation et désindexation des salaires dans les pays riches…), ces bulles touchent des actifs qui sont aussi des biens de consommation courante (matières premières énergétiques et agricoles, immobilier), affectant ainsi le pouvoir d’achat des ménages (ou de certains d’entre eux). Enfin, ces bulles peuvent déboucher sur des situations sociales explosives, avec notamment les émeutes de la faim dans des pays où l’alimentaire approche les 50 % de la consommation totale. Les bulles de matières premières sont probablement moins politiquement tolérables car elles sont immédiatement récessives et socialement destructrices. Les bulles immobilières en Occident ont de leur côté l’avantage de camoufler le déclin et de générer des illusions patrimoniales.

Quant au débat entre prix alimentés par la spéculation et prix justifiés par les « fondamentaux », il n’a guère d’utilité pratique. Aucune bulle contemporaine n’est de toute façon dénuée d’ancrage réel. Le fondamental alimente la spéculation et vice-versa.

Plus profondément, est-on certain d’éviter dans l’avenir une spirale déflationniste ? La reflation des actifs s’est cette fois-ci produite au prix d’une explosion de la dette publique (hausse de presque 40 points de PIB d’ici à 2014 pour les pays riches). D’où une monétisation quasi forcée des dettes par les banques centrales et une forte contrainte prudentielle sur les investisseurs, incités à acheter les emprunts d’Etat. L’Etat est ici en complet conflit d’intérêts : il favorise une bulle obligataire pour favoriser son financement. Le marché met parfois du temps pour découvrir l’insolvabilité d’un Etat, mais cela finit par arriver. Et le dégonflement de la bulle obligataire finit par entraîner celui des autres bulles (immobilier notamment). Car sauf augmentation de la croissance potentielle, il n’y a aucune sortie par le haut de la dynamique de la dette publique qui ne puisse s’effectuer sans heurt pour l’économie de bulle : dérive inflationniste (pour ceux qui se ferment), dévaluation (pour ceux qui le peuvent), voire ajustement déflationniste (pour ceux qui dépendent trop de l’épargne étrangère), éventuellement accompagné d’une restructuration.

Certains pays occidentaux (qui ne peuvent dévaluer et qui refusent le repli) sont déjà pratiquement en spirale déflationniste plus ou moins « soft », rejoignant ainsi le Japon, la Grèce, l’Irlande, le Portugal…

De tout cela résultent quatre conclusions :

a) toutes les bulles ne se valent pas ; il vaut mieux en soi éviter les bulles nuisibles (actifs réels) ;

b) il s’agit de vivre dans l’économie de bulle et non de l’économie de bulle ;

c) les bulles obligataires et immobilières font perdre du temps aux pays qui y cèdent ;

d) l’économie de bulle contient en elle-même les germes de sa propre destruction.

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