L’économie allemande ankylosée par la zone euro

le 20/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Simple engourdissement ou chute plus brutale, l'Allemagne ne sortira pas indemne de la récession qui sévit chez ses voisins.

A l’usine Bosch à Stuttgart en 2012. Les indicateurs IFO et ZEW révèlent une dégradation des carnets de commandes étrangers.

L’économie allemande peut-elle rester en lévitation au-dessus de la zone euro et préserver son statut d’« ilôt de croissance » quand, en parallèle, les économies voisines connaissent le sort peu enviable de la récession ? Improbable, affirment les analystes. Une économie aussi tournée vers l’exportation - un secteur qui pèse pour la moitié du PIB allemand - ne peut rester immunisée longtemps contre un ralentissement de la croissance économique mondiale, et moins encore contre la déprime européenne.

La croissance allemande ne s’en sortira pas sans dommages et d’ailleurs, les indicateurs avancés sont sans appel. L’IFO et le ZEW indiquent depuis quelques mois une dégradation des carnets de commandes étrangers et du climat des affaires domestique. Cela fait même un an que l’indicateur avancé de l’OCDE* consacré à l’Allemagne a franchi vers le bas sa moyenne de long terme.

En fait, la véritable question est de savoir si le ralentissement attendu de l’activité outre-Rhin prendra la forme d’un simple engourdissement de la croissance avec tout de même, à la sortie, une légère progression du PIB. Ou si le virus de la récession qui sévit un peu partout en zone euro, au sud mais aussi désormais au nord, va contaminer le pays et l’emmener sans coup férir en territoire négatif. « Au terme de quatre mois consécutifs de baisse de l’indice IFO et de ses deux composantes principales, la dégradation de la conjoncture en Allemagne devient évidente, note Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC. L’Allemagne ne peut faire cavalier seul en Europe et ne pas être affectée par la déprime de la conjoncture de ses principaux partenaires commerciaux... Les détails des enquêtes montrent aussi une dégradation flagrante et brutale de la demande domestique. » Catherine Stephan, économiste à BNP Paribas, relève pour sa part que « le tassement des exportations en provenance d’Europe - qui représentent 40 % du total des ventes - et du reste du monde se double des mauvais résultats de l’investissement des entreprises et de la dégradation de la confiance de leurs dirigeants ». L’investissement vient de reculer durant trois trimestres consécutifs, fin 2011 et au cours de la première moitié de 2012.

Révisions

Pour l’OCDE, une conclusion s’est vite imposée, celle de revoir à la baisse ses prévisions de croissance pour l’Allemagne. La hausse du PIB serait, selon l’organisation internationale, de 0,8 % cette année (la prévision était de 1,2 % au printemps) après +3,1 % en 2011. Plus inquiétant, l’OCDE voit le second semestre de l’année entièrement en négatif et table sur un recul du PIB de -0,5 % au troisième trimestre et de -0,8 % au quatrième (trimestre/trimestre en rythme annualisé). A Berlin, le ministère de l’Economie préfère pour sa part anticiper une stabilité de l’activité économique pour les six derniers mois de l’année, tout en soulignant les importants risques baissiers pesant sur la croissance. L’ennui avec une fin d’année aussi sombre, c’est qu’elle va déboucher dans les comptes nationaux sur un « acquis » de croissance au 1er janvier très faible et même probablement négatif. Dans ces conditions, parvenir à une croissance du PIB autour de 1 % l’an prochain, comme le prévoit le consensus actuel des économistes, implique un rebond et une franche reprise en cours d’année.

Ce scénario du moment n’est pas partagé par Véronique Riches-Flores, économiste indépendante : « Nous allons avoir, selon toute probabilité, une contraction du PIB au cours des trois prochains trimestres. A un essoufflement de la croissance à 0,5 % en 2012 succédera une décroissance de l’ordre d’un demi-point l’année prochaine. » La cause principale de la dégradation proviendra du recul des exportations vers les pays du voisinage immédiat de l’économie allemande. « Les principaux pays de la zone euro ont absorbé plus de 60 % de la croissance des exportations allemandes ces dix dernières années, rappelle Véronique Roches-Flores. Rappelons que la France est toujours le premier partenaire commercial de l’industrie d’outre-Rhin avec 10 % du total des ventes à l’étranger. Suivent derrière elle, les Pays-Bas, l’Italie, le Royaume-Uni, l’Espagne. Seuls les Etats-Unis s’intercalent au milieu de ces pays. Or les commandes à l’export en provenance de la zone euro sont aujourd’hui en chute de 20 % sur un an quand les commandes hors zone euro stagnent. »

Pour les analystes de la banque UBS, il ne faut pas s’imaginer, « contrairement à des hypothèses fort répandues », que les exportations vers l’Asie ou la demande intérieure allemande permettront de contrebalancer le reflux des ventes à la zone euro. Même si, à la différence du plongeon aussi profond que rapide de 2009, la consommation des ménages n’est plus un poids mort dans l’évolution du PIB, « elle ne compensera pas la baisse des exportations. La consommation ne devrait croître que de 0,6 % l’an prochain, explique Véronique Riches-Flores. En termes d’emploi, l’enquête IFO montre un effet de bascule avec la détérioration de la composante chômage. L’amélioration du marché de l’emploi arrive à son terme, le chômage remonte graduellement et la confiance des ménages chute ». Jusqu’à présent, le chômage, avec un taux de 6,8 % (la moyenne en zone euro est de 11,3 % de la population active), fait figure d’exception germanique. « La légère progression de l’emploi de ces derniers mois est moins rapide que la hausse du chômage, indique Catherine Stéphan. Les créations d’emplois ralentissent et les tensions qui existaient il y a peu sur le marché du travail se sont apaisées. »

Points forts ?

Les particularismes de l’économie allemande sont nombreux et forment un ensemble de points forts qui sont autant d’amortisseurs en cas de bourrasque. Un taux de chômage bas donc, mais aussi depuis peu des gains de pouvoir d’achat qui constituent un véritable retour sur sacrifices après une décennie de disette salariale. Problème, « les particuliers ont privilégié l’épargne à la consommation », précise Véronique Riches-Flores. Autre particularité, l’immobilier résidentiel. Après vingt ans de crise, le marché retrouve enfin du souffle. Peut-il constituer une bouée de secours ? Au vu de la situation des marchés financiers, il ne fait pas de doute que l’investissement dans l’immobilier résidentiel constitue un placement intéressant pour les particuliers. L’engouement pour la pierre reste toutefois limité avec une production de crédit habitat en hausse de seulement 1,2 % en glissement annuel (chiffre du deuxième trimestre).

Dernière originalité et pas des moindres : les Allemands ont toujours su, quand l’état de la conjoncture le nécessitait, mener des politiques contra-cycliques, c’est-à-dire utiliser les marges de manœuvre budgétaires pour amortir les ralentissements trop importants, quitte à corriger très vite le soutien public après coup. En ces temps de crise des dettes souveraines européennes, un assouplissement budgétaire est-il totalement improbable, une vue de l’esprit ? Pas sûr. « Berlin dispose d’une marge de manœuvre. Les recettes fiscales ont dépassé les attentes au premier semestre. Les baisses d’impôts envisagées pour l’an prochain devraient ainsi être confirmées, voire amplifiées par rapport aux estimations précédentes », constate Jean-Louis Mourier. Avec un déficit public rapporté au PIB prévu à 0,9 % cette année et de 0,8 % l’an prochain, le gouvernement a de quoi donner une impulsion à l’activité. « L’Allemagne a toujours soutenu la croissance de manière très agressive en périodes de récession. En sera-t-il autrement à la veille d’élections législatives ? », s’interroge Véronique Riches-Flores.

Dans ce cas de figure, la relâche des exigences d’austérité budgétaire et l’étalement dans le temps des programmes d’ajustement et de retour à l’équilibre des finances publiques exigés des partenaires européens s’en trouveraient facilités.

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