DOSSIER Places financières

L’Asie gagne du terrain

le 02/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Hong Kong et Singapour se rapprochent de Londres et New York, bridés par la crise et la régulation.

Vue de Hong Kong, classée troisième place financière après Londres et New York. Photo : Paul Hilton/Bloomberg

C'est un fait, les places financières asiatiques ne cessent de progresser dans les classements internationaux, au point de talonner les leaders Londres et New York. Hong Kong, Singapour, Shanghai, Séoul et même Sydney gagnent plus de points que leurs concurrentes occidentales dans les derniers indices du cabinet Z/Yen et de Xinhua et Dow Jones (voir le tableau page 26), qui évaluent les places financières en fonction d’indicateurs (contribution au PIB, taille du secteur bancaire, introductions en Bourse, volume de trading, titrisation, etc.) et de réponses à un questionnaire. « Les centres financiers des économies émergentes ont fait des progrès importants pour développer leur capacité à recevoir des capitaux et s’engager dans la couverture des risques financiers (…), note le rapport de Xinhua et Dow Jones. Avec les centres florissant de santé dans la région Asie-Pacifique, le déclin de Paris et de Francfort est vu comme irréversible. »

Hong Kong a même pris la tête du Financial Development Index du Forum économique mondial, publié en décembre, aux dépens des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Cet indice évalue l’efficacité « des marchés et de l’intermédiation financière » et l’accès « aux services financiers et aux capitaux » de 60 pays. Hong Kong doit sa première place notamment à son régime fiscal, à ses infrastructures, à sa stabilité financière, et aussi à ses progrès dans les activités d’assurance et les introductions en Bourse. En revanche, les Etats-Unis et le Royaume-Uni paient, entre autres, l’instabilité de leurs systèmes bancaires et de leurs monnaies, et le poids de leur régulation.

Il est naturel que les places financières des pays émergents se développent au rythme de leurs économies, selon Edouard-François de Lencquesaing, délégué général de l’Institut européen de régulation financière et conseiller de Paris Europlace. Selon Dealogic, il y a eu 1.102 introductions en Bourse et augmentations de capital complémentaires pour un montant de 127 milliards de dollars dans la région Asie-Pacifique hors Japon en 2011, contre 599 opérations pour 78 milliards dans la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique, et 149 opérations pour 43 milliards aux Etats-Unis.

Certaines places asiatiques ont toutefois reculé ou stagné l’an dernier, comme Pékin, Shenzhen, Taipei, Mumbai et Jakarta. « Il y a une clarification et une répartition des rôles, observe Jean-François Di Meglio, président d’Asia Centre et conseiller de BNP Paribas. Hong Kong a un marché actions très dynamique, soutenu par les besoins énormes des émetteurs et des investisseurs, dans un environnement où le recours aux obligations est moins fréquent. Singapour, lui, se développe dans les opérations de change et la gestion de fortune. »

Le dynamisme de la finance asiatique s’explique aussi, selon Jean-François Di Meglio, par une concurrence plus forte entre les Bourses, qui ne connaissent pas de mouvement de concentration semblable à ce qui s'est produit en Europe et aux Etats-Unis. Le gouvernement australien a bloqué, début 2011, une tentative de fusion entre Australia Securities Exchange et Singapore Stock Exchange.

La City affaiblie

Si les centres asiatiques se développent, ils ne prennent pas forcément de parts de marché à Londres et à New York dans l’exportation de services financiers. « Londres reste leader en volume dans de nombreux services, comme les opérations de change, les dérivés de taux échangés de gré à gré et les prêts bancaires transfrontaliers », souligne Duncan McKenzie, responsable de la recherche de TheCityUK (voir le tableau).

La City s'enorgueillit de statistiques flatteuses : les services financiers ont contribué à hauteur de 8,9 % au PIB du Royaume-Uni en 2010, de 12,1 % aux recettes du gouvernement, et ont généré un excédent commercial de 47 milliards de dollars. A titre de comparaison, à Hong Kong, la finance et l’assurance ont produit 15,4 % du PIB en 2010, et les services financiers ont engendré un excédent commercial de 8,9 milliards de dollars, selon le gouvernement hong-kongais. La capitale britannique serait toujours aussi attractive selon TheCityUK, qui cite la décision récente de l’assureur Aon de déménager son siège social de Chicago à Londres.

Reste que Londres a été affaiblie par la crise financière. Selon Bloomberg, l’industrie financière britannique a supprimé 58.000 emplois l’an dernier, soit plus qu’aucun autre pays et 45 % des réductions annoncées par les banques d’Europe occidentale. « Ces suppressions de postes sont temporaires, considère Mark Yeandle, directeur associé de Z/Yen. Les personnes que nous interrogeons disent que c’est l’une des raisons du succès de la City : il est plus facile de licencier et d’embaucher. »

Aux Etats-Unis et en Europe, d’aucuns craignent que le mouvement de régulation lancé par le G20 profite à l’Asie. A Hong Kong, les régulateurs ont par exemple prévenu qu’ils essaieraient d’appliquer la réforme des dérivés échangés de gré à gré d’ici à fin 2012, mais que cela dépendrait des progrès réalisés par les Etats-Unis et l’Union européenne. A Singapour, ils n’ont toujours pas publié de propositions. « Les régulateurs asiatiques ne veulent pas être perçus comme moins exigeants, nuance Giles Williams, spécialiste de la régulation chez KPMG. Si les institutions financières pensent qu’elles peuvent aller en Asie et prendre des risques qu’elles ne peuvent plus prendre dans leurs marchés d’origine, elles se trompent lourdement. » Londres, en particulier, fait face non seulement aux réglementations du G20 et de Bruxelles, mais aussi à celles de son propre gouvernement, qui veut réduire le poids de la finance dans l’économie et isoler la banque de détail d’autres activités plus risquées (lire aussi l’entretien). « Les inquiétudes de Londres sont valables mais exagérées, estime Douglas J. Elliott, chercheur à la Brookings Institution. Il pourrait y avoir des mouvements d’activités, par exemple dans le 'trading', la banque d’investissement et les prêts aux très grandes entreprises, mais ils seraient moindres que redouté. »

Synergies

Au sein des « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), Shanghai détient le potentiel pour devenir l’un des premiers centres financiers internationaux, notamment en termes d’attractivité pour les capitaux et les ressources humaines, selon l’étude de Xinhua et Dow Jones. Les autorités prévoient d’en faire un véritable centre mondial d’ici à 2020. « Shanghai peut devenir la place dominante en Asie si le gouvernement central en fait une priorité nationale assez élevée », assure Douglas Elliott. Auparavant, la mégapole chinoise doit davantage s’ouvrir à l’international, selon Jean-François Di Meglio. « Shanghai ne peut pas entrer dans le Top 3 tant que la Chine ne rend pas sa monnaie convertible, ne libéralise pas son compte de capital et ne rend pas ses règles et son système financier plus transparents », dit-il.

L’ascension de l’Asie peut être une menace, mais aussi une occasion à saisir pour les places occidentales. Le Royaume-Uni a récemment conclu un accord de collaboration avec Hong Kong pour soutenir le développement d’un marché offshore pour le renminbi. Les synergies entre les deux places doivent être étudiées, par exemple dans la compensation et le développement de nouveaux produits libellés en renminbi. D’autres villes (Singapour, Moscou) sont aussi sur les rangs pour profiter de l’internationalisation de la monnaie chinoise. Pour Mark Yeandle, un centre financier asiatique mondial ne signifie pas forcément le déclin de Londres et de New York. « Il y a de la place pour trois leaders dans ces trois régions différentes. »

A lire aussi