L'invité de L'Agefi - Jean-Claude Trichet, président de la banque centrale européenne

« L’application rigoureuse des règles est absolument essentielle »

le 19/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis à Francfort par Philippe Mudry

L'Agefi Hebdo : Une enquête auprès de nos lecteurs sur l’avenir de la finance (lire L'Evénement) révèle un profond scepticisme sur la nature des acquis de la régulation et sur ses contradictions éventuelles. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude Trichet : Compte tenu de la gravité de la situation que la communauté internationale a dû affronter, on peut comprendre qu’il y ait des éléments de scepticisme toujours présents. Il faut bien voir que nous avons dû faire face à une crise extraordinairement grave en 2007 et en 2008, qui s’est intensifiée après la faillite de Lehman Brothers. Sans une détermination extrêmement ferme des banques centrales d’une part et des gouvernements d’autre part, et sans une exposition considérable de risque budgétaire, des deux côtés de l’Atlantique et dans tous les pays avancés, on aurait eu une très grande dépression et la pire crise financière depuis la Première guerre mondiale ! Nos calculs à la Banque centrale européenne (BCE) et dans l’ensemble du Système européen de banques centrales nous montrent qu’au total, de part et d’autre de l’Atlantique, c’est environ 27 % du produit intérieur brut, qui représente le risque exposé par le contribuable, qui a dû être mobilisé pour éviter le pire. Fort heureusement, bien entendu, ce risque ne s’est pas transformé en pertes dans la plupart des cas, et dans de nombreux, des bénéfices ont été réalisés. Néanmoins, sans cette prise de risque, nous aurions eu une épouvantable catastrophe. La détermination des banques centrales, celle de l’ensemble des gouvernements des pays avancés et des pays émergents, est très grande. Dans la mesure où la catastrophe ne s’est pas matérialisée, un certain nombre de partenaires ont le sentiment, dans le secteur privé essentiellement, qu’après tout, ce n’est pas la peine d’améliorer de manière radicale les règles et régulations du secteur financier, et en particulier les règles prudentielles. Nous ne sommes pas du tout de cet avis. L’ensemble des banques centrales considère qu’il est absolument essentiel de rester conscient de la fragilité du système financier et de mettre en œuvre les réformes qui s’imposent à nous. Nous ne pourrions pas deux fois affronter une situation aussi grave que celle de septembre 2008.

L'Agefi Hebdo : Quand vous observez le chemin parcouru depuis 2007 en termes de régulation financière, quels vous semblent être les acquis principaux mais aussi les limites actuelles du processus impulsé par le G20 ?

Jean-Claude Trichet : L’action du G20 comporte deux grands volets, la régulation financière et la coordination des politiques économiques visant, en particulier, à la réduction des grands déséquilibres. Sur la régulation financière elle-même, nous sommes au milieu du gué. Nous avons réussi dans un temps record à nous mettre d’accord au niveau mondial, pas simplement entre pays industrialisés mais aussi désormais avec l’ensemble des pays émergents systémiquement importants, sur de nouvelles règles prudentielles, de nouvelles exigences en matière de fonds propres pour l’ensemble des banques, avec des décisions lourdes de conséquence. Elles ont d’ailleurs exigé beaucoup de bonne volonté de la part de l’ensemble des partenaires européens, américains mais aussi chinois, indiens, brésiliens, mexicains, russes… de tous les autres grands pays émergents. Je considère qu’il s’agit là d’un grand succès. Il ne faut pas le remettre en cause. J’entends ici et là des participants du marché, des membres d’institutions financières privées, dire que certaines décisions sont trop dures, trop exigeantes. Les décisions prises doivent naturellement être appliquées. Par ailleurs, il reste encore beaucoup de choses à faire, et notamment en ce qui concerne les institutions financières dites systémiques. Il y a également le problème des « non-banques », cet ensemble d’institutions privées qui ne sont pas prises dans le réseau de la régulation bancaire. Il y a bien sûr aussi la question de la mise en œuvre effective des règles de liquidité. Tous ces exemples de chantiers sont en cours et sont examinés au niveau du G20, au niveau du comité de Bâle et du Conseil de stabilité financière.

L'Agefi Hebdo : La convergence des législations nationales vous paraît-elle satisfaisante aujourd’hui ?

Jean-Claude Trichet : L’application rigoureuse par chacun des pays concernés des règles définies au niveau mondial est absolument essentielle. Si nous avons une application inégale, nous créons immédiatement des distorsions extrêmement dangereuses dans le fonctionnement du système financier mondial ; nous ouvrons la voie à ce qu’on appelle la « compétition réglementaire » dont le but est de faire venir chez soi le plus possible d’activités financières grâce à une régulation plus compréhensive et plus limitée. Toutes les conditions seraient alors réunies pour une nouvelle catastrophe. Au sein de l’ensemble des pays de par le monde, les mêmes règles doivent être appliquées. C’est particulièrement vrai des deux côtés de l’Atlantique. C’est la raison pour laquelle il est essentiel que les nouvelles règles dites de Bâle III soient appliquées rigoureusement, bien entendu en particulier par tous les Européens aussi bien que par les Etats-Unis. Il ne faut pas renouveler les mauvaises expériences des années précédentes, notamment avec Bâle II, qui n’a pas été appliqué de manière égale, en particulier de l’autre côté de l’Atlantique. Nous, banquiers centraux, insistons toujours sur cet aspect fondamental. Si nous ne le respectons pas, il y aura alors tous les ingrédients pour de nouvelles crises.

L'Agefi Hebdo : Parmi les critiques adressées à la rerégulation, un certain nombre concernent ses contradictions, réelles ou supposées. Certains estiment par exemple que le renforcement des ratios de capital et de liquidité est trop sévère et risque d’affecter le financement des économies. La critique vous paraît-elle fondée ou non ?

Jean-Claude Trichet : Nous considérons que les règles qui ont été définies pour les exigences en capital sont optimales. Nous les avons très longuement méditées. Bien entendu, il y a des arguments dans les deux sens. Mais en considérant le drame résultant de l’émergence d’une crise en termes de perte en croissance et de création d’emplois, nous gagnons beaucoup plus en étant raisonnablement exigeants en capital. Eviter que de nouvelles crises se produisent constitue un gain très supérieur à ce qui serait perdu, à en croire certaines analyses. Je suis formel encore une fois : ces décisions longuement discutées au niveau des principaux responsables ont été évaluées au niveau des gouverneurs et des ministres et ont été adoptées au niveau mondial par les chefs d’Etat et de gouvernement. Il faut les appliquer.

L'Agefi Hebdo :Autre critique : ce renforcement des règles risque de conduire à une concentration dans le secteur financier, sur les marchés financiers aussi, plus forte encore demain qu’aujourd’hui.

Jean-Claude Trichet : Je ne le crois pas. Il faut que nous soyons en permanence très en alerte sur les évolutions structurelles de la finance internationale. Il y a des risques permanents qu’il faut continuer d’évaluer, mais je ne pense pas que les règles que nous venons de définir et que les futures règles qui sont encore en chantier conduiront à cette hyper-concentration. Je dois dire qu’au contraire, une des principales leçons de la présente crise a été qu’il y avait de très grands risques associés à ce que j’appellerai des mammouths financiers.

L'Agefi Hebdo : Prête-t-on une attention insuffisante à la finance parallèle, la fameuse « shadow finance » ?

Jean-Claude Trichet : Le sujet des « non-banques », de la finance parallèle, de l’ensemble des institutions ou des participants du marché qui ne sont pas sous la surveillance des superviseurs bancaires, est très important. Nous avons assisté au cours de ces vingt dernières années à une formidable explosion d’institutions financières nouvelles. J’ai moi-même connu une période au cours de laquelle l’ensemble des institutions à haut levier avaient, à la fin des années 80, des capitaux sous gestion à hauteur d’environ 100 milliards de dollars. En 2007, dix-sept ans plus tard, on s’est retrouvé avec 3.000 milliards sous gestion ! De très importants services financiers ont été rendus et sont rendus par ces établissements, mais le risque systémique qui peut leur être associé doit être envisagé sous tous ses angles. Il serait contre-productif évidemment, du fait de l’intensification de la régulation, de pousser vers de la finance non régulée des activités qui étaient dans la finance régulée. C’est un sujet majeur qui est examiné en ce moment à la demande de l’ensemble de la communauté internationale, notamment au niveau du Conseil de stabilité financière. Je crois exprimer le sentiment de l’ensemble des banquiers centraux en considérant qu’il y a là des sujets cruciaux en termes de transparence et de régulation appropriée. Nous devons être sûrs que nous n’avons pas là de nouveaux risques systémiques.

L'Agefi Hebdo : Etes-vous satisfait de la montée en puissance des marchés organisés par rapport aux transactions de gré à gré, s’agissant notamment de la compensation centralisée ?

Jean-Claude Trichet : Il s’agit là encore d’un sujet central auquel l’ensemble de la communauté internationale réfléchit. Le fait de pousser vers des chambres de compensation, vers des marchés organisés ce qui est très largement désorganisé est un immense chantier. Bien entendu, il y aura toujours des contrats OTC (over-the-counter, de gré à gré, NDLR), mais nous avons un intérêt majeur, sur le plan de la régulation et de la stabilité financière et de l’élimination autant que possible du risque systémique, à ce que ces contrats, ces produits dérivés, deviennent aussi standardisés que possible et puissent passer par des marchés organisés.

L'Agefi Hebdo : Sur un plan plus macroéconomique, quel jugement portez-vous sur l’action du G20 visant à réduire les déséquilibres mondiaux ?

Jean-Claude Trichet : Les raisons de la crise et les responsabilités sont très nombreuses, car il y a eu de multiples défaillances. Il ne faut pas s’attarder à chercher un bouc émissaire unique. Mais l’une des causes est certainement la complaisance vis-à-vis des très grands déséquilibres internationaux qui a régné pendant très longtemps. L’une des grandes leçons de la crise, c’est la nécessité d’avoir, de manière appropriée, une coordination des politiques macroéconomiques, ce qui est de la responsabilité de la communauté internationale. Nous avons créé la finance mondiale intégrée, nous avons créé une économie globalisée : il y a un besoin d’en renforcer de manière extrêmement importante la gouvernance. Le Fonds monétaire international joue un rôle non négligeable dans cette affaire en assurant un soutien conceptuel important pour cette stratégie du G20 et de l’ensemble de la communauté internationale. Nous avons beaucoup de progrès à faire dans ce domaine également. Chacun est bien conscient des dangers associés à ces grands déséquilibres, excédents d’un côté, déficits de l’autre, lorsqu’on est en pleine crise. Et puis lorsqu’on en sort, ce qui est le cas, lorsqu’on observe une reprise qui se consolide, alors certains commencent à s’interroger. Je suis assez choqué par le nombre de voix qui s’élèvent pour expliquer qu’après tout, on peut très bien vivre avec de grands déséquilibres et qu’ils peuvent se justifier économiquement. Je ne crois pas du tout que ce soit le cas. Je pense que nous devons poursuivre résolument et renforcer l’effort qui est fait dans ce domaine. De ce point de vue, la zone euro dans son ensemble n’est pas en déséquilibre externe puisque nous avons dans l'ensemble un équilibre de la balance des paiements courants.

L'Agefi Hebdo : Quelle importance accordez-vous à la réflexion sur le système monétaire international ?

Jean-Claude Trichet : Je crois que les points identifiés par le G20 dans une perspective de long terme, notamment la question des flux de capitaux, des droits de tirage spéciaux, d’autres sujets associés au système monétaire international, sont intéressants. Il est bon qu’il y ait une réflexion. Mais nous avons finalement deux questions pour le court-moyen terme. L’une d’entre elles concerne les relations entre les grandes monnaies convertibles : le dollar, l’euro, le yen, la livre sterling, le dollar canadien. Nous sommes dans un système, depuis maintenant plus d’un tiers de siècle, dans lequel il y a un suivi de ces grandes relations dans le cadre du G7. De ce point de vue, il n’y a pas eu de déstabilisation de ces relations au cours de la crise. Il faut s’en féliciter même si cela demande bien entendu une attention permanente. Et puis il y a un sujet sur lequel il me semble que la communauté internationale s'accorde également, qui est la relation entre les monnaies de grands pays émergents qui ont eux-mêmes de très grands excédents et toutes les autres monnaies, y compris les grandes monnaies convertibles. Les monnaies de ces grands pays émergents en grand surplus doivent progressivement gagner en flexibilité, c'est-à-dire s’apprécier de manière ordonnée et progressive.

L'Agefi Hebdo : En Europe, il y a une véritable préoccupation sur la capacité de l’Union à surmonter la crise de l’endettement des pays périphériques. De ce point de vue, les marchés sont très sceptiques. Que peut-on leur dire pour emporter leur conviction sur la pertinence de la démarche engagée au niveau européen ?

Jean-Claude Trichet : Je crois que sur la question des politiques budgétaires, la Banque centrale européenne, par ma voix, peut rappeler certains points. D’abord, nous avons toujours dit que lorsqu’on avait une monnaie unique et pas de fédération politique, il y avait un besoin absolu de surveillance budgétaire. Ceci a été très contesté. Je peux vous rappeler qu’en 2004 et 2005, de très grands pays - je pense en particulier à la France et aussi à l’Allemagne et à l’Italie - nous expliquaient qu’on n’avait pas besoin de ce cadre de surveillance des politiques budgétaires. Nous avons dû lutter très fortement pour le préserver. Aujourd’hui, cet épisode paraît évidemment complètement absurde, en ayant à l'esprit ce qui s’est passé depuis. Certains d’ailleurs expliquaient que le Pacte de stabilité et de croissance lui-même était stupide. Nous avons toujours dit que le suivi attentif des politiques budgétaires, que les politiques budgétaires saines étaient absolument essentiels. Cela le reste aujourd’hui. Mais il faut y ajouter un autre pilier de la gouvernance, au sein de la zone euro en particulier, qui est le suivi des indicateurs de compétitivité, les coûts unitaires de production en particulier, dont les évolutions doivent aussi être suivies d’une manière extrêmement attentive. Depuis au moins six ans, nous disons à l’ensemble des gouvernements européens de surveiller de très près les évolutions des indicateurs de compétitivité ainsi que les déséquilibres au sein de la zone euro. Nous insistons sur les trois piliers nécessaires de la gouvernance européenne qui doivent, tous les trois, être très substantiellement améliorés : la surveillance des politiques budgétaires, la surveillance des indicateurs de compétitivité, et les réformes structurelles. Les banques centrales de l'ensemble de l'Eurosystème - la BCE et les banques centrales nationales, en France, la Banque de France - ont un message très clair pour les gouvernements : la gouvernance de l’Europe doit être améliorée de manière décisive et les gouvernements ne vont pas assez loin. Nous espérons beaucoup du dialogue avec le Parlement pour pousser les gouvernements à faire un pas décisif.

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