L'Allemagne, un pays exportateur trop efficace

le 21/11/2013 L'AGEFI Hebdo

La Commission européenne alerte Berlin sur son excédent courant excessif. Principal préjudice pour les partenaires, l'appréciation de l'euro.

Il est décidément bien difficile d’avoir le plus important excédent commercial au monde. L’Allemagne l’apprend à ses dépens. Exprimée en dollars, la taille du surplus commercial allemand (de 215 à 240 milliards, selon les sources) dépasse celui de la Chine. Le rappel à l’ordre en novembre de la Commission européenne était inévitable : l’excédent des transactions courantes de 6,5 % du PIB sur les trois dernières années se situe au-dessus de la limite de 6 % (le seuil pour les déficits est de 4 % du PIB) fixé dans le 6-Pack par le PDM (procédure pour déséquilibres excessifs).

Le FMI (Fonds monétaire international) et le Trésor américain avaient tancé eux aussi l’Allemagne pour le même motif. Un mode d’action habituel pour les Etats-Unis qui régulièrement accusent les gros exportateurs de perturber leur marché domestique. Le Japon en son temps, la Chine plus récemment, ont subi les accusations américaines, théorisées par la Réserve fédérale au milieu des années 2000 sous l’appellation de « saving glut » : grosso modo, il n’y avait pas de surendettement et de surconsommation des Américains mais un trop-plein d’épargne mondial.

Pour l’instant, Bruxelles s’en tient à une alerte et prévoit de boucler une analyse plus aboutie en février ou mars prochains. La prudence s’impose avant de mener à terme la procédure, qui prévoit une amende d’un montant de 0,1 % du PIB. Les excédents allemands si décriés sont en effet le résultat d’une politique passée de déflation salariale (baisse des coûts salariaux domestiques de 15 % au cours des premières années de la monnaie unique, recours aux bas salaires dans les pays de l’Est limitrophes et, aujourd’hui, début de flux d’investissements directs vers l’Espagne) et de déflation fiscale (baisse de la fiscalité de entreprises). « Les Allemands ont fait le choix, bien avant tout le monde, de la désinflation compétitive. Cette stratégie est désormais appliquée par la plupart des pays européens, notamment en Espagne et au Portugal », explique Gilles Moec, économiste à Deutsche Bank. « Mais la stratégie allemande appartient au passé. Depuis 2008, les coûts salariaux unitaires allemands ont progressé de 10 %. Sur la même période, ils augmentaient de 8 % en France et en Italie et diminuaient de 6 % en Espagne. Outre-Rhin, la consommation des ménages est en augmentation depuis 2009 et constitue l’essentiel de la croissance de la consommation en zone euro », ajoute l’économiste. Selon lui, l’économie allemande prend des airs français dans le sens où les gains de productivité ne sont plus absorbés intégralement par les entreprises.

En dehors de la zone euro

Quant aux exportations allemandes, leur part vers les partenaires de la zone euro a diminué au fil des ans. En 1999, elle était de 46,4 % et en 2012, de 37,5 %. La crise économique européenne et son impact sur la demande intérieure des pays du Sud ont affaibli les exportations de l’Allemagne vers la zone euro. Pour dégager des excédents commerciaux importants, les industriels allemands ont accru leurs exportations en dehors de la zone euro. Si la France reste le premier acheteur de produits manufacturés allemands (104 milliards d’euros en 2012, selon Destatis), derrière figurent les Etats-Unis (87 milliards), le Royaume-Uni (72 milliards) et la Chine (61 milliards).

Conséquence, sous l’impulsion de l’Allemagne, la balance des transactions courantes de la zone euro est devenue nettement excédentaire (voir le graphique) ; un surplus synonyme d’appréciation de l’euro. Or la force de l’euro a des répercussions variées sur les économies qui partagent la monnaie unique. Selon différentes études sur la PPA (parité de pouvoir d’achat) de l’euro, le seuil de souffrance pour les industriels allemands débute au-delà de 1,35 contre le dollar. Il est bien inférieur pour les autres pays et se situe autour de 1,25 pour la France et l’Espagne et même en deçà de 1,20 pour l’Italie.

Un début de rééquilibrage est perceptible en zone euro. Sera-t-il suffisant pour diminuer l’excédent courant allemand et réduire son impact sur les autres pays membres ? Réponse définitive de la Commission européenne prévue dans quelques mois.

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