L'analyse de... Jean-Pierre Petit, président des Cahiers verts de l'économie

L’Allemagne impose la japonisation de l’Europe

le 05/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Depuis vingt ans, la croissance moyenne annuelle au Japon est de 0,9 % en termes réels et de 0,4 % en termes nominaux. Faut-il dès lors s’étonner de voir ce pays afficher aujourd’hui le plus haut niveau de dette, publique et privée (en % du PIB), parmi les quatre grandes zones développées ?

A l’origine des deux décennies japonaises perdues, on trouve une dette initiale très élevée, une gouvernance politique défaillante en matière de gestion de crise et un système corporatiste qui a favorisé une transition longue en termes d’ajustement (au profit notamment du lobby bancaire). Les erreurs initiales du Japon ont été maintes fois analysées : taux de change surévalué, banque centrale dogmatique et très lente à réagir (avec seulement une phase d’assouplissement quantitatif entamée en 2001, plus de dix ans après le démarrage de la crise), lenteur dans le traitement de la crise bancaire...

La décadence économique de l’Europe est déjà ancienne et l’euro, qui constitue à ce jour le plus grand échec économique interétatique de l’histoire contemporaine, n’a fait que l’accentuer. La croissance réelle annuelle moyenne sur 2001-2010 a atteint 1,1 %, soit la pire décennie d’après-guerre. En termes nominaux, la situation est un peu moins catastrophique avec une croissance annuelle moyenne de 3,1 % et on ne peut donc pas entièrement parler de scénario à la japonaise pour la dernière décennie.

Il en va tout autrement pour la décennie 2011-2020. L’emprise allemande sur l’architecture des politiques économiques en Europe, qui est aujourd’hui totale, renforce la probabilité d’une véritable japonisation de l’Europe. Cette emprise s’explique par la situation créditrice de l’Allemagne et la stratégie de tensions qu’elle adopte vis-à-vis de ses partenaires (« la peur de l’éclatement » de la zone) pour imposer ses vues. Lesdits partenaires, totalement dépourvus de crédibilité, d’audace ou de vision, n’ont pas d’autre choix que de faire allégeance. La Banque centrale européenne (BCE), seule institution fédérale de la zone, est elle-même indépendante de tout le monde, sauf de la Deutsche Bundesbank.

Ainsi a-t-on pu voir, parmi les « exploits » européens récents, une zone avec deux ou trois pays en situation de quasi-faillite dont la banque centrale (la seule dans ce cas parmi les grandes zones développées) a relevé les taux d’intérêt (au premier semestre 2011), fait s’apprécier la monnaie et rechigne à racheter de la dette des pays affaiblis. La Banque d’Angleterre ou la Fed (dont les dettes ne sont pas sous pression) ont racheté en dette publique l’équivalent aujourd’hui de respectivement 14 % et 6 % du PIB contre… 2 % en zone euro. A cela s’ajoutent, au détriment de l’Europe, des resserrements budgétaires prématurés, généralisés et simultanés au regard desquels le relèvement inapproprié de la TVA japonaise en 1997 fait figure d’erreur mineure. Et n’oublions surtout pas la situation du change, spécificité inouïe de l’Union monétaire européenne.

Au niveau de la zone, le taux de change réel de l’euro s’ajuste déjà depuis dix ans via la baisse des prix relatifs par rapport aux partenaires commerciaux. C’est pourquoi le taux de change effectif réel de l’euro progresse un peu moins depuis dix ans que le taux de change effectif nominal. C’est toute la différence avec l’approche des pays anglo-saxons depuis le début de la crise qui accompagnent l’ajustement par la baisse du change nominal, ce qui réduit les pressions déflationnistes via les salaires ou les actifs nationaux.

Les ajustements internes au sein de la zone euro ne peuvent plus se faire via le taux de change. Face à cette contrainte, la vision allemande des déséquilibres de balance courante en Europe est très claire. Tout l’ajustement doit reposer sur les pays déficitaires. En fait, l’Allemagne applique en Europe la doctrine de l’étalon-or. La préférence de l’Allemagne pour une croissance faible et stable s’explique, comme pour le Japon, par sa démographie. La population de ces deux pays baisse, ce qui signifie une exigence moins forte en termes de croissance pour un revenu par habitant moyen déjà objectivement élevé. Durant la première longue stagnation contemporaine et occidentale (1873-96), le régulateur naturel a été constitué par le protectionnisme et l’émigration. Aujourd’hui comme à cette époque, le marché du travail est mondialisé. Pour les jeunes diplômés européens à qui l’on promettra au mieux une croissance nulle, des prélèvements publics croissants pour des prestations actualisées dont ils ne bénéficieront jamais, des prix immobiliers délirants au seul bénéfice des seniors, la perspective de l’émigration constituera une issue logique et implacable.

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