L’Allemagne écarte le spectre de la récession

le 26/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Les économistes tablent sur une hausse de la consommation intérieure comme soutien de l’activité et de la croissance.

Usine BMW à Regensburg. Ce secteur clé de l’industrie allemande profite de positions favorables en dehors de la zone euro.

L’Allemagne a-t-elle les moyens de se désolidariser de ses voisins et de poursuivre sur la voie de la croissance quand le reste de l’Europe souffre d’austérité budgétaire et de ralentissement économique ? Après une contraction du PIB de 0,2 % au quatrième trimestre 2011, la plupart des économistes se montraient sceptiques sur les chances de voir l’économie d’outre-Rhin remonter rapidement la pente du fait que 40 % de ses exportations ont pour destination les pays de l’Union européenne. « Tous les espoirs voulant que l’Allemagne se désolidarise de l’évolution de la situation de la zone euro par le biais d’exportations dans d’autres zones sont illusoires, affirmait alors Gustav Horn, de l’institut IMK, proche des syndicats allemands. L’Europe est, et reste, notre partenaire économique central et les mesures d’austérité excessives de bon nombre de nos partenaires commerciaux nous affectent durement. »

Mais ces dernières semaines, les indicateurs avancés de l’économie allemande sont repartis à la hausse, à la surprise générale de la plupart des experts. L’indice du climat des affaires de l’institut IFO a progressé en mars pour le cinquième mois consécutif, s’élevant à 109,8 points contre 109,7 en février. Malgré un repli inattendu du secteur manufacturier qui avait laissé craindre un tassement de l’activité, l’indice atteint ainsi son plus haut niveau depuis juillet 2011. Une preuve irréfutable que le climat des affaires en Allemagne s’améliore. Il en va de même de l’indice de l’institut de conjoncture ZEW qui mesure le sentiment économique. Il a connu en mars sa plus forte progression depuis des années, passant de 16,9 à 22,3 points, son plus haut niveau depuis juin 2010. Et contre toute attente, il a progressé aussi en avril, le cinquième mois de hausse consécutif. Cette reprise est d’autant plus surprenante qu’en décembre, l’indice était tombé à -53,8 points, indiquant un recul de l’activité économique.

La hausse inattendue de ces indicateurs clés a amené beaucoup de conjoncturistes à relever leurs prévisions économiques. L’institut DIW, proche des entreprises, s’attend désormais à un taux de croissance de 1 % cette année. En février, ses experts tablaient sur une expansion de 0,6 % seulement. L’année prochaine, la conjoncture outre-Rhin devrait gagner en vitesse, atteignant une croissance de 2,4 %, estiment les experts du DIW. Plus prudent, le Fonds monétaire international (FMI) s’attend à une progression du PIB allemand de 0,6 % cette année, contre 0,3 % initialement.

Boom immobilier, recul du chômage

L’espoir des économistes repose en grande partie sur la demande intérieure. « Dans la mesure où le marché du travail reste robuste, les revenus disponibles seront en hausse, ce qui stimulera la consommation des ménages », explique Ferdinand Fichtner, économiste en chef du DIW. Dans le même temps, l’économie allemande connaît un boom immobilier, du jamais vu depuis la réunification du pays dans les années 90. Profitant des taux d’intérêt inhabituellement bas, le bâtiment - le résidentiel aussi bien que l’immobilier commercial - fait état d’une hausse de son chiffre d’affaires de quelque 20 % depuis 2011. Rien que dans le domaine de la construction de logements, le nombre de permis de construire délivrés a augmenté de 22 % l’an dernier. Et tout indique que cette expansion se poursuivra cette année. Dans certaines grandes villes comme Munich, Berlin et Hambourg, les experts mettent déjà en garde contre une surchauffe des prix, tant dans la vente que dans la location.

Le regain d’optimisme des conjoncturistes se nourrit du recul continu du taux de chômage. En mars, le nombre de sans-emploi est tombé à 6,7 % de la population active, le plus bas niveau depuis la réunification. Les régions du Sud comme le Bade-Wurttemberg et la Bavière s’approchent d’une situation de plein emploi avec un taux de chômage de 2,5 % à 3,5 %. Des secteurs entiers de l’économie souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre, obligeant Berlin à ouvrir le marché du travail aux demandeurs d’emploi venant de pays hors de l’Union européenne. Le nombre de salariés a dépassé en mars pour la première fois dans l’histoire allemande le seuil des 41 millions.

« La demande intérieure sera donc le principal moteur de l’économie allemande en 2012 », affirme Michael Heise, chef économiste de l’assureur Allianz. L’économiste anticipe une croissance de l’activité de 1 % cette année et de 2 % en 2013, la demande intérieure représentant à elle seule 1,7 point l’an prochain. « Vu l’évolution démographique négative, ce taux de croissance est suffisant pour soutenir encore le redressement du marché du travail », note Michael Heise. Parallèlement à la baisse du chômage, le revenu disponible réel devrait augmenter de 0,6 % en 2012 et de 0,8 % en 2013.

Pression des syndicats

Les bons chiffres du chômage et l’optimisme de la plupart des entreprises ont amené les syndicats à réclamer leur part du gâteau. Après des années d’austérité, les grandes organisations Ver.di et IG Metall réclament toutes deux une hausse des salaires de 6,5 % pour les quelque 5 millions de travailleurs qu’ils représentent. D’ores et déjà, les 2 millions de salariés de la fonction publique ont obtenu une hausse de leurs revenus de 6,3 % sur les deux années à venir. Cette hausse des traitements plus forte que prévu devrait inspirer les salariés du privé. Les analystes s’attendent à ce que les secteurs les plus performants du pays, notamment la métallurgie, connaissent des demandes d’augmentation similaires et même plus importantes encore que celle obtenue dans le secteur public. « Les salariés du secteur privé pensent qu’ils peuvent insister davantage car ils perçoivent le public comme contraint à la prudence en raison de la crise de la dette dans la zone euro », commente Holger Schmieding, économiste à Berenberg Bank.

Cette année, les salaires de quelque 9 millions de travailleurs outre-Rhin doivent être renégociés. Le syndicat du secteur tertiaire Ver.di appelle à présent à des grèves chez Deutsche Telekom, réclamant une augmentation de 6,5 % pour près de 51.000 employés. Leurs collègues de Deutsche Post ont obtenu une hausse de 4 % pour cette année, deux fois supérieure au taux de l’inflation.

Les syndicats font remarquer que la rémunération réelle en Allemagne a diminué depuis l’introduction de l’euro en 1999, d’après l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). L’austérité salariale combinée à des coupes sévères dans les prestations sociales, notamment pour les chômeurs de longue durée, a permis aux entreprises de redevenir compétitives. Dans de nombreux cas, les salariés ont renoncé à des augmentations de salaire en échange de la sécurité de l’emploi. Une perte de pouvoir d’achat qu’il s’agit désormais de rattraper.

Cela explique que l’indice GfK de la confiance du consommateur a progressé sur six des sept derniers mois et reste proche d’un plus haut d’un an. Conséquence, les importations allemandes ont crû de 2,4 % en janvier, plus vite que les exportations. « La hausse des salaires réels devrait avoir un effet positif sur la consommation », commente Rolf Bürkl de l’institut GfK, qui table sur une hausse de cet indicateur de 1 % cette année, contre 1,5 % l’an dernier.

Reste que les ménages allemands sont traditionnellement de grands épargnants, comparé à la plupart de leurs voisins européens. La hausse des salaires, estiment les économistes de la Bundesbank, ne devrait guère changer leurs habitudes. Malgré tout, même les experts de la banque centrale allemande, pourtant connus pour leur prudence, estiment que l’économie outre-Rhin devrait rester sur la voie de la croissance cette année.

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