L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Un Keynes nous a quittés, place à l’autre

le 29/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Un premier Keynes nous a quittés, la question grecque le prouve assez. Ce Keynes, c’est celui du temps où l’on pouvait financer à crédit (bancaire) n’importe quel travail. La Banque d’Angleterre était alors priée de refinancer la banque qui finançait l’ouvrier chargé de faire un trou dans sa pelouse, trou à reboucher ensuite. Cet ouvrier sortait ainsi du chômage, puisqu’il n’y avait plus « rien » à faire dans le pays, quitte à faire n’importe quoi. La monnaie finançait « l’emploi », l’inflation et la dévaluation étant chargées, plus tard, de régler la note.

Impossible aujourd’hui de proposer cette solution pour réduire le chômage : des besoins s’offrent partout et les technologies modernes permettent aux pays industrialisés de faire de « vraies » choses, pour répondre aux émergents qui ne nous font, ni ne feront, aucun cadeau. Face à la crise, on peut monétiser une part des dettes, autrement dit l’emploi passé. C’est bien ce que fait la Réserve fédérale en achetant des bons du Trésor pour faire baisser les taux longs, mais les limites sont quasi atteintes, et ce n’est pas possible pour l’emploi futur.

L’arme monétaire existe toujours, mais son fonctionnement ne peut être aussi direct et surtout entier qu’auparavant. Cette arme sert, mais en faisant en sorte de ne pas détruire la crédibilité des banques centrales, de bien ancrer les anticipations. On ne peut plus euthanasier les rentiers du monde, comme ces chers rentiers anglais de Keynes, pris au piège de placements à taux fixes dans un monde de taux de change eux aussi fixes.

Et le Keynes critique de l’austérité est encore moins utile aujourd’hui que celui qui vantait le « troueur » de pelouse d’hier. Nous lisons ainsi, jour après jour, le même papier de Paul Krugman (prix Nobel d’économie, NDLR) plaidant pour des dépenses publiques, en Europe ou aux Etats-Unis. Il critique constamment la stratégie, selon lui catastrophique, de la zone euro qui chercherait, partout, à réduire ses déficits publics. Cet ajustement conduirait à une nouvelle phase de dépression. Le problème est que cette critique (très « FMI* ») ne tient pas. Car il faut, tous, réduire les déficits publics, et ce par la baisse des dépenses, c’est-à-dire par la réduction des coûts fixes, et non par l’impôt qui, lui, est dépressif. Ne pas le faire par les coûts, c’est alimenter l’idée que c’est l’impôt qui le fera, d’où une épargne qui va naître, dépressive, ou bien l’inflation, qui pousse à chercher des placements qui en seraient protégés, logement avec risque de bulle ou sortie de capitaux, ce qui n’est pas mieux. C’est la modernisation publique qui permet seule de rendre des services à moindre coût et de soutenir ainsi un emploi privé qui fait de « vraies » choses.

Mais il faut que cette politique d’assainissement public soit proprement calibrée. Il faut que l’Etat qui ajuste sa dépense publique soit un Etat économe certes, mais plus encore moderne. Il faut que cette politique soit inscrite dans la durée, compte tenu des masses en jeu. Certains pays du Nord (Suède, Danemark) sont toujours donnés en exemple pour leur ajustement face à une crise de leurs comptes publics, mais ils étaient petits, dans un monde qui allait bien. On ne peut dire qu’il s’agit de la même opération dans un monde en ralentissement, avec une zone monétaire dont tous les membres doivent faire des efforts. Surtout, et c’est l’essentiel, c’est l’activité privée qui doit prendre la relève. Ce sont les réformes, les innovations, les marchés extérieurs... qui redynamisent la croissance et la font passer à un palier supérieur. Notre monde est en expansion, ne l’oublions jamais.

C’est alors au second Keynes de reprendre du service, celui de la gestion des anticipations dans le temps. Ce Keynes qui donnera aux entrepreneurs une vision sur la politique budgétaire, mais aussi monétaire, qui sera suivie pour soutenir la croissance potentielle ; une vision qui stabilisera les perspectives de prix, de salaires, donc de profit et d’investissement ; une vision qui sortira les esprits du marasme, en esquissant les solutions. Les multiplicateurs keynésiens qu’on apprend dans les écoles n’existent pas, car ils ne sont pas stables. La seule stabilité vient de la structuration des idées sur l’avenir, si perturbées par ces marchés financiers qui vont et viennent. L’esprit de finance, si justement critiqué par ce second Keynes, doit laisser place à l’esprit d’entreprise, qu’il ne cesse aussi de vanter. Encore faut-il lui donner la possibilité d’exister. Vive le Keynes de la croissance vraie !

*Fonds monétaire international

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