L'homme clé, Christophe de Backer, CEO du Groupe Edmond de Rothschild

« Je souhaite créer une dynamique de groupe »

le 20/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Le kimono translucide grandeur nature qui trône dans son bureau parisien n’est pas vraiment à son goût. Qu’importe. A défaut d’aimer la sculpture contemporaine choisie par Ariane de Rothschild, Christophe de Backer semble très à l’aise dans ses nouveaux habits de patron du groupe Edmond de Rothschild. Après 21 années passées chez HSBC, dont les deux dernières comme directeur général de HSBC France, il a pris en février dernier les commandes de la maison de Benjamin de Rothschild et de sa femme Ariane, désormais très investie. « Tous deux voulaient faire évoluer la gouvernance pour matérialiser leur groupe avec un CEO ('chief executive officer', NDLR) unique », explique Christophe de Backer. Cette reprise en main fait écho à celle menée par la branche cousine de David de Rothschild dont le groupe Paris Orléans coiffe, depuis le printemps, la banque d’affaires Rothschild & Cie à Paris et N.M. Rothschild à Londres.

Valse des dirigeants

Si un chasseur de têtes a participé à son recrutement, « Ariane et Benjamin de Rothschild sont très impliqués dans les choix stratégiques et de personnes, confie Christophe de Backer. Mon passage par plusieurs métiers (banque privée et gestion d’actifs notamment, NDLR) a dû les intéresser, tout comme mon expérience dans un grand groupe organisé, à la fois français et international, et sans doute aussi ma personnalité car il faut avoir plaisir à se parler au quotidien. Nous sommes enfin tous trois de la même génération ». L’arrivée du quinquagénaire a signé le départ de Claude Messulam, Frédéric Otto et Michel Cicurel, respectivement à la tête des grands pôles de Genève, Luxembourg et Paris depuis 21, 14 et 13 ans.

« Le modèle en vigueur jusqu’à présent privilégiait l’autonomie des entités. Compte tenu des défis de l’industrie depuis la crise de 2007, cela ne peut plus fonctionner, estime Christophe de Backer. Nous sommes confrontés à un effet de ciseaux entre des revenus impactés par l’aversion des clients pour le risque et un alourdissement des charges lié aux contraintes réglementaires et à la multiplicité de nos implantations. » Depuis que Benjamin de Rothschild a succédé à son père Edmond en 1997, le groupe a triplé de taille, passant de 10 à 30 sites à travers le monde et de 840 à 2.900 collaborateurs, mais ses encours sous gestion ont dans le même temps quadruplé, de 27,5 milliards à 125 milliards d’euros.

L’empilement des structures juridiques perdure (voir le graphique), mais tous les niveaux adoptent peu à peu la marque Edmond de Rothschild. Quant à Christophe de Backer, il cumule les casquettes : président du comité exécutif de la banque à Genève, il est aussi, à Paris, administrateur directeur général deEdmond de Rothschild SA (ex-Compagnie Financière Saint-Honoré), structure faîtière de La Compagnie Financière (LCF) Edmond de Rothschild où il siège simplement au conseil de surveillance. Le même homme ne pouvant cumuler la direction de deux banques dans deux pays distincts, le numéro un de LCF est officiellement l’ancien adjoint de Michel Cicurel, Marc Samuel. Ce dernier a rejoint, avec le nouveau patron du Luxembourg et l’adjoint de Christophe de Backer en Suisse, le comité exécutif du groupe. L’instance se réunira à partir de janvier une fois par mois à Paris, Genève ou Luxembourg pour permettre une « gouvernance opérationnelle transversale ». Elle compte aussi le responsable de la Compagnie Benjamin de Rothschild (entité distincte spécialisée en gestion du risque et capital-investissement), la directrice de la communication et du marketing et le nouveau directeur financier du groupe. Trois autres responsables, recrutés à l’extérieur, les rejoindront dans les prochaines semaines pour diriger les ressources humaines, les opérations et systèmes d’information, et la gestion d’actifs.

« Je souhaite encourager la mobilité interne pour créer une dynamique de groupe », assure néanmoins Christophe de Backer. C’est l’un des éléments clés de sa feuille de route 2013-2016, dévoilée ce mois-ci. Elle vise à « mutualiser ou coordonner les back-offices, middle-offices et systèmes informatiques, les plates-formes de banque privée et de gestion d’actifs, et les fonctions centrales. » Pour susciter l’adhésion, « notre plan stratégique est le fruit d’une réflexion menée depuis le mois de mai par les 60 principaux managers du groupe - réunis dans une conférence des dirigeants qui se tiendra trois à quatre fois par an, poursuit le CEO. Cela a débouché sur 38 initiatives concrètes présentées aux forum des managers, une nouvelle instance de relais qui rassemblera une fois par an 300 personnes, soit 10 % des effectifs. »

10 % d’économies

Avant l’arrivée de Christophe de Backer, Ariane et Benjamin de Rothschild avaient aussi commandé une étude au cabinet de conseil A.T. Kearney. Selon plusieurs sources, la démarche avait suscité l’émoi en interne. Si le nouveau CEO s’en démarque, elle a sans doute préparé le terrain pour les premières décisions lourdes, à commencer par la fusion des deux sociétés de gestion parisiennes : Edmond de Rothschild Asset Management (dont l’ambitieux président Philippe Couvrecelle a été remercié cet été) et EDR Investment Managers. L’opération s’est traduite par un plan de départs volontaires visant à supprimer 66 postes, soit un quart des effectifs. « Les collaborateurs et le marché s’y attendaient, tranche Christophe de Backer. La coexistence de deux structures similaires (sic) n’avait plus de sens et il fallait le faire indépendamment du plan stratégique. » Chacune avait ses propres forces commerciales, y compris à l’étranger, mais opérait sur des classes d’actifs distinctes.

A l’échelle du groupe, « il n’y aura pas d’autres plans de départs, promet le CEO, mais les recrutements seront sélectifs. Nous comptons aussi sur le turnover naturel pour repositionner les équipes en fonction des besoins ». D’ici à quatre ans, « les coûts baisseront de 10 % en année pleine, soit 100 millions de francs suisses (83 millions d’euros, NDLR) d’économies obtenues grâce à la maîtrise de la masse salariale et à la mutualisation des moyens (achats, logiciels, implantations à l’étranger, etc.) », espère-t-il. Cela doit permettre de doubler le résultat brut d’exploitation du groupe, à 420 millions de francs suisses en 2016. « Ce sera moins que lors du pic de 2007 mais nous visons un rendement de fonds propres après impôts de 11 % contre 5 % cette année », indique le nouveau patron.

Au-delà des économies, les trois grandes plates-formes devront collecter 33 milliards d’euros sur quatre ans, pour amener les encours à 158 milliards en 2016, hors effet de marché. L’effort sera davantage porté par la gestion d’actifs (+40 %) - spécialité plutôt française - que par la banque privée (+17 %). Prépondérante à Genève et Luxembourg, celle-ci subit une forte pression sur ses marges et la remise en cause du secret bancaire. En 2016, Paris devrait donc passer devant Genève, avec 53 milliards d’euros d’encours contre 50 milliards. Le groupe est également ambitieux dans ses autres métiers, telle la banque d’affaires malgré le départ de Laurence Danon. La patronne de l’activité en France a choisi de prendre la codirection du bureau parisien de la banque Leonardo. Enfin, s’il envisage des acquisitions ciblées en Europe, Christophe de Backer mise sur un développement sélectif en dehors du continent. Il recherche pour cela des partenaires locaux à Singapour et au Brésil. Sans oublier Lord Rothschild (Jacob). Le cousin et allié anglais pourrait lui ouvrir de nouvelles portes aux Etats-Unis grâce à sa récente prise de participation dans le familly office Rockefeller AM.

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