JAPON - Se réinventer

le 15/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Meurtri par Fukushima qui l’oblige à redéfinir sa politique énergétique, le pays du Soleil levant doit se réformer en profondeur.

Dans une rue de Fukushima le 6 mars 2012. Le maire de la ville s’est récemment déplacé en Chine pour convaincre les industriels

Soucieux de régénérer leur économie, les Japonais ont entrepris de se remettre en cause. Les séquelles laissées par le tsunami du 11 mars 2011, causé par un séisme survenu au large des côtes nord-est de l’île de Honshu et qui a été suivi d’accidents nucléaires majeurs à la centrale de Fukushima Daiichi, sont plus profondes que ce qui avait été imaginé au lendemain de la catastrophe. Ni la reconstruction des infrastructures, même modernisées, ni le nettoyage des zones radioactives du Tohoku ne permettront au Japon de revenir à l’avant-Fukushima, c’est-à-dire de redevenir tel quel. Le défi du pays du Soleil levant n’est pas seulement de rebâtir une partie de son territoire - ce dont il a l’expérience et réussira sans aucun doute - mais aussi de réinventer un modèle de développement.

D’abord parce qu’il devra apprendre à vivre, au moins pendant quelques années, sans nucléaire, une source d’énergie qui assurait, avant l’an dernier, avec 54 réacteurs, entre 25 % et 30 % de la production électrique nationale. Les deux réacteurs qui sont encore actifs devraient être arrêtés prochainement, l’un le 26 mars pour des raisons de maintenance, et le second fin avril ou début mai pour un contrôle de routine. Mais « nul ne sait s’ils seront un jour remis en route, indique Raymond Van der Putten, économiste de BNP Paribas. Confrontées au rejet de l’opinion publique, choquées par les dégâts humains et environnementaux induits par Fukushima, les préfectures s’opposent à leur redémarrage ».

Balance courante en danger

Cette rupture a un prix élevé pour le Japon, qui doit accroître en conséquence ses approvisionnements en gaz et en produits pétroliers (voir le graphique). A titre indicatif, les exportations en produits pétroliers du Moyen-Orient vers le Japon ont progressé de 13,7 % au mois de janvier en glissement annuel. Les expéditions de gaz naturel liquéfié (LNG) se sont accrues de 117,1 %.

Pour la première fois depuis 1980, le pays du Soleil levant a dévoilé une balance commerciale (des biens et des services) annuelle négative en 2011, de 3.249 milliards de yens, à comparer à un excédent de 6.564 milliards en 2010. Il ne s’agit pas là d’un écart de parcours temporaire. Janvier 2012 est le dixième mois de déficit commercial consécutif (de 1.474,7 milliards de yens) et les mois à venir devraient rester sur cette trajectoire.

En attendant que d’autres sources d’énergie moins coûteuses puissent être utilisées, l’augmentation de la facture est incontournable et est la principale raison de la plongée dans le rouge de la balance commerciale. Elle n’en est toutefois pas la seule. La filière agricole également est ébranlée par les accidents de Fukushima. Le gouvernement a décidé de suspendre (le 9 décembre 2011) la distribution de toute une série d’aliments susceptibles d’être radioactifs, du thé au riz en passant par la viande et le poisson, venant de plusieurs préfectures, dont Fukushima, Ibaraki, Miyagi, Iwate, Tochigi, Gunma, Chiba et Kanagawa. Il faut donc se ravitailler autrement, notamment importer plus qu’auparavant.

L’autre explication de l’amplitude du déficit commercial est la baisse marquée des exportations par rapport à 2010. L’an dernier, les prises de commandes et les gains de parts de marché des entreprises nippones ont été contrariés par toute une série de facteurs, tant internes - avec l’endommagement des lignes de production provoqué par le tsunami - qu’externes - dont l’appréciation du yen par rapport au dollar cumulée au ralentissement de la croissance mondiale.

Résultat, en janvier 2012, le Japon a fini par enregistrer un déficit de sa balance courante (de 437,3 milliards de yens), ce qu’il avait réussi à éviter jusqu’à présent. « Si le solde courant devient négatif durablement et structurellement, le Japon, qui est aux côtés de la Chine l’un des grands prêteurs vis-à-vis du monde, deviendra emprunteur, analyse Sophie Mametz, économiste chez Inter Expansion-Groupe Humanis. La question du financement de sa dette publique, qui devrait atteindre près de 220 % du PIB en 2012, se posera alors avec beaucoup plus d’acuité. Il n’y aura pas d’autre choix que d’aborder le sujet de front. »

Les entreprises se démènent

Pour l’instant, c’est plutôt la fuite en avant. Si les hommes politiques japonais ont conscience depuis longtemps de la nécessité de réduire l’endettement public, et ont agi en s’attaquant à la réduction des dépenses publiques, ils échouent, en revanche, à faire accepter la plupart des hausses d’impôts. Les Premiers ministres en place sont régulièrement déstabilisés par une opposition forte à la Chambre haute, voire même dans leur propre parti. C’est le cas de l’actuel Premier ministre, Yoshihiko Noda, qui tente de faire adopter une ambitieuse réforme incluant une hausse de la taxe sur la consommation en deux étapes, de 5 % à 8 % en avril 2014, puis à 10 % en octobre 2015. En dépit de sa pugnacité, la bataille est loin d’être gagnée. « Des élections anticipées pourraient à nouveau être organisées », indique Raymond Van der Putten, prenant la mesure du bras de fer à l’ordre du jour entre le gouvernement et les partis qui lui sont opposés. Un combat de routine pour les Japonais qui ont changé de Premier ministre six fois en cinq ans et demi…

Pour de nombreux observateurs, tabler sur le lancement rapide de réformes structurelles sous l’impulsion du pouvoir central afin de revitaliser le pays relève de l’utopie. Les yeux se tournent donc vers les entreprises, seul moteur en route, mais encore puissant, en dépit des épreuves traversées lors des derniers trimestres. « Le surplus du compte des revenus (de la balance des paiements), c’est-à-dire des investissements à l’étranger, des dividendes et des intérêts reçus et versés, devrait tout de même permettre de maintenir, à moyen terme, le compte courant annuel positif », estime ainsi Raymond Van der Putten. L’excédent du compte des revenus s’est établi à 1.132 milliards de yens en janvier et s’est élevé à 14.029 milliards pour l’année 2011. En hausse de près de 20 % par rapport à 2010, il couvre largement le déficit commercial (près de 4,5 fois).

Il est vrai que les entreprises vont de l’avant. Contrairement à la tendance observée en Europe et aux Etats-Unis, elles ont fortement investi au second semestre 2011, quelques mois seulement après le désastre qui a secoué leur pays. Entre octobre et décembre 2011, leurs dépenses en capitaux ont bondi de 7,6 % par rapport à la même période de 2010. « Cette reprise est remarquable », note Rodolphe Taquet, responsable actions internationales chez CPR Asset Management, décomptant 1.500 acquisitions réalisées l’an dernier de la part de sociétés japonaises, pour un montant global de 70 milliards de dollars, « au même niveau qu’en 2005 qui était une année de record en la matière ». L’essentiel des opérations a été effectué à l’étranger. « Les entreprises ont su profiter de l’appréciation du yen par rapport au dollar, précise Rodolphe Taquet. Elles ont investi à point nommé. »

« Cette démarche sert leur ambition de délocalisation », remarque Simon Somerville, gestionnaire d’actions japonaises chez Jupiter AM. Ce mouvement est en train de s’accélérer pour de multiples raisons (lire l’entretien), dont l’anticipation d’une hausse des coûts de l’électricité qui ne manquera pas de peser sur leurs marges. En pleine restructuration, Tokyo Electric Power Company (Tepco) prévoit d’augmenter ses tarifs de 17 % à partir d’avril auprès des entreprises. Or celles-ci doivent mettre en place des plans d’économies d’énergie afin de faire face aux pénuries liées à la mise à l’arrêt des centrales nucléaires. « L’impact sur la rentabilité des sociétés est difficile à chiffrer aujourd’hui, constate Rodolphe Taquet. Il n’apparaissait pas dans les comptes du troisième trimestre des exercices qui s’achèvent en général en mars. L’effet sur les marges sera sans doute plus visible dans les comptes de 2012. »

Le rêve de l’inflation

Malgré tous ces vents contraires, « les dividendes distribués pour l’exercice 2011 progresseront », prévoit Simon Somerville. Cependant, « ce n’est pas cela qui rend le marché d’actions nippon attrayant. Aujourd’hui, le coup de pouce vient plutôt de la Banque du Japon (BoJ) qui continue d’assouplir sa politique monétaire, ajoute le gérant de Jupiter. Les termes dans lesquels elle a indiqué se fixer un objectif d’inflation de 1 % à court terme a redonné confiance. Un retour à l’inflation affaiblirait le yen ». Les investisseurs y croient. Depuis l’intervention de la BoJ du 14 février dernier, la devise nippone a entamé un mouvement de dépréciation par rapport au dollar. « En définitive, les résultats de l’exercice 2011 (qui se termine fin mars) des sociétés exportatrices seront peut-être un peu meilleurs qu’attendu, relève Rodolphe Taquet. Les nouveaux objectifs annuels, qui ont été fortement révisés à la baisse au troisième trimestre, devraient au moins être atteints. »

Si les marchés veulent croire à un retour de l’inflation, tel n’est pas le cas des économistes. « L’objectif de 1 % de l’inflation n’est pas réalisable uniquement par une politique monétaire expansive, expose Raymond Van der Putten. La déflation est largement attribuable à la sous-utilisation des facteurs de production (capital, main-d’œuvre). Des réformes structurelles sont nécessaires pour dynamiser le marché de l’emploi et des biens. » La poursuite du mouvement de délocalisation et de restructuration de l’industrie, qui conduira à une réduction des capacités de production domestiques, risque à terme de provoquer une remontée du taux de chômage. Il est encore bas (4,6 % en janvier) mais de toute façon, la masse salariale souffrira de la pression mise sur les entreprises. « L’évolution des salaires sera limitée », prédit Sophie Mametz. Le pouvoir d’achat des ménages sera pénalisé par « l’augmentation des prix de l’électricité et de l’alimentaire, liés à Fukushima. Ceux qui croient que l’inflation sous-jacente va se redresser rêvent », conclut l’économiste.

Quoi qu’il en soit, à un tournant crucial, le Japon, lui, ne peut pas se permettre de rêver. Les chantiers à mener sont imposants. Nul doute que l’Archipel les conduira en s’appuyant sur ses atouts, ses trésors de technologies, sa réputation de qualité et sa capacité à se mobiliser. Il a déjà fait preuve d’une grande résistance. Selon les dernières estimations du Fonds monétaire international, en dépit des épreuves traversées en 2011, son revenu net par habitant a progressé de 7 % par rapport à 2010, le plaçant au 18erang mondial, seulement trois places derrière les Etats-Unis.

A lire aussi