Le Japon relève le défi de la reconstruction

le 05/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Un premier budget d’urgence a été annoncé. La Banque du Japon épaule les institutions financières.

Le Japon affronte les conséquences du séisme le plus violent de son histoire qui s’est produit le 11 mars dernier et a été suivi d’un tsunami dévastateur. Touchant en particulier les préfectures de Miyagi, Iwate et Fukushima, cette catastrophe a certainement causé la mort de plus de 27.000 personnes, sans compter l’évacuation forcée de 530.000 autres. Le défi à relever, surtout humain mais aussi économique, est colossal. Plusieurs centrales nucléaires ont été paralysées et les systèmes de refroidissement de la centrale de Fukushima Daiichi ont été anéantis, provoquant d’importantes fuites radioactives. Le problème nucléaire n’est pas encore résolu mais les autorités japonaises ont d’ores et déjà livré une première estimation du montant des dommages causés aux équipements collectifs, aux logements et au capital fixe des entreprises privées qui pourrait être compris entre 3,3 % et 5,2 % du PIB de 2010, soit entre 210 et 330 milliards de dollars.

Autant dire que l’impact sur l’activité a été immédiat. Choquée, contrainte par des mesures de rationnement dans certaines zones, exprimant aussi sa solidarité vis-à-vis de la région ravagée, la population a réduit sa consommation, renonçant aux achats jugés ostentatoires. En mars, les dépenses des ménages ont baissé de 2,3 % par rapport à février tandis que les entreprises reportaient la présentation de leurs nouveaux produits. Leurs chiffres d’affaires ont immédiatement souffert et l’industrie a été en première ligne. Pénalisée par les difficultés d’approvisionnement en électricité et par des coupures dans les chaînes logistiques, la production industrielle a décliné de 15,3 % par rapport au mois précédent, avec d’importants écarts suivant les secteurs. Dans l’automobile, par exemple, la production a chuté de 55 % environ (lire l’entretien).

L’électricité à l’économie

Cette situation est temporaire. Selon deux récentes études du Meti (Ministry of Economy, Trade and Industry) conduites entre le 8 et le 15 avril, les entreprises japonaises indiquent que 60 % des capacités de production installées dans les zones affectées ont été rétablies et qu’elles espèrent en utiliser 30 % supplémentaires avant l’été. « Le rythme du rattrapage dépendra de l’approvisionnement en électricité », indique Raymond Van der Putten, économiste de BNP Paribas, une contrainte décisive pour l’industrie. Avant le tremblement de terre, la capacité totale de Tokyo Electric Power Company (Tepco) était de 78 gigawatts (GW). Elle est tombée à 40 GW le 28 avril et le scénario est identique pour l’Epco de Tohoku. « Comme les fréquences électriques entre l’est et l’ouest du Japon sont différentes, les transferts d’énergie interrégionaux sont limités », explique Raymond Van der Putten. Si aujourd’hui l’offre d’électricité demeure suffisante pour faire face à la demande grâce aux restrictions de consommation qui ont rapidement été mises en place, telle l’extinction des panneaux lumineux dans les rues de Tokyo, ce ne sera pas le cas cet été. Pour mémoire, « le pic de la demande d’août 2010 a atteint 56,7 GW, dont 35 % imputables aux climatiseurs », rappelle l’économiste de BNP Paribas (voir le graphique ci-dessous). C’est pourquoi, pendant l’été, Tepco et Epco de Tokohu procéderont à un roulement de coupures d’une durée de trois heures maximum d’une zone à l’autre. Réactives, « les entreprises, quant à elles, prévoient des plans destinés à économiser l’électricité », l’allongement des vacances en août, l’installation de générateurs de secours, la relocalisation des sites industriels dans des régions moins pénalisées par les coupures, etc. « Même si la pénurie pendant les mois les plus chauds est largement anticipée, les conditions climatiques joueront un grand rôle dans le degré de perturbation de la production », remarque Raymond Van der Putten. Une incertitude dont dépendra la robustesse du point de départ de la relance et qui explique en partie les importantes divergences entre les économistes au sujet des prévisions de croissance du PIB japonais pour 2011.

Si le Fonds monétaire international (FMI) attend pour cette année une progression de l’activité de 1,4 %, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) se contente de prévoir une petite hausse de 0,8 %, suivie d’un rebond de 2,3 % en 2012, quand le FMI, cette fois moins ambitieux, table sur une augmentation du PIB de 2,1 % l’année prochaine. Pour sa part, Alain Bokobza, responsable de la stratégie d’investissement à SGCIB, anticipe une reprise en « V » bien plus marquée avec « une croissance du PIB de 1 % en 2011, puis de 3,9 % en 2012. Il n’y a aucun doute sur la volonté et la capacité à se reconstruire du Pays du Soleil levant, riche en épargne, en capitaux et en discipline ». Reste que la date exacte de la fin de la récession provoquée par la catastrophe naturelle est bien difficile à deviner, à la fin du deuxième trimestre pour les uns, ou au troisième selon la Banque du Japon (BOJ). « L’investissement en équipements, notamment des maisons et entreprises détruites, sera la première composante du PIB qui prendra le relais », estime Sophie Mametz, économiste chez Inter Expansion - Groupe Humanis. « La consommation suivra, les ménages touchés devront rééquiper leur logement ». Le retour à la confiance aussi sera une condition nécessaire à un regain de dynamisme.

Rassurer

Dans cette optique, les autorités japonaises s’affairent pour redresser la barre. « La Banque du Japon a été extrêmement réactive. Elle a fourni au marché des fonds en grande quantité », commente Raymond Van der Putten. Le solde de sa balance des paiements courants a plus que doublé en mars. Son programme d’achats d’actifs a été accru de 5.000 milliards de yens (61,4 milliards de dollars) et pourrait l’être encore éventuellement. « Ses actions ont été efficaces, les craintes d’un assèchement des liquidités s’estompent », remarque Alain Bokobza. Une autre initiative porteuse de la Banque du Japon, rassurante pour les banques nippones, est la mise en place d’une opération de financement à plus long terme dédiée aux institutions financières des zones touchées afin que ces dernières puissent prêter aux sinistrés dans les meilleurs délais.

Le gouvernement japonais a présenté aussi un premier budget d’urgence le 22 avril, prévoyant 4.000 milliards de yens (50 milliards de dollars) de dépenses exceptionnelles destinées à la reconstruction, et qui devrait être complété au cours des années suivantes. Un peu plus élevé qu’attendu par les économistes, le montant dévoilé est interprété comme la volonté des autorités d’avancer rapidement. Autre inconnue levée, cette première tranche du plan d’aide public sera financée grâce à un ajustement du budget de 2011 avec les suppressions de l’allocation familiale, de l’aide aux revenus des agriculteurs et des réductions des droits de péage routiers. En outre, l’abaissement de l’impôt sur les sociétés précédemment envisagé sera reporté. Le casse-tête du financement budgétaire est donc décalé au lancement des prochaines enveloppes…

La question du manque de recettes ne manquera pas de ressurgir car les rentrées fiscales ne parviennent plus à couvrir les charges d’intérêt de la dette et les dépenses de Sécurité sociale. La moitié du budget de 2011 doit être financée par de nouvelles émissions de titres d’Etat. Dès lors, où trouver des recettes ? « En augmentant les taxes indirectes comme la TVA », qui n’est qu’à 5 %, indique Sophie Mametz. « Si c’est pour financer la reconstruction, les ménages et les entreprises sont prêts à l’accepter. Maintenant que l’opinion publique est sensibilisée, c’est l’occasion de démarrer son cycle de hausse. »

Par ailleurs, « procéder à de nouvelles émissions de titres d’Etat est toujours possible, précise l’économiste. L’essentiel est que le Japon ne devienne pas soudain débiteur vis-à-vis du monde, sinon l’énormité de sa dette publique (200 % du PIB au 31 mars, détenue aujourd’hui à 96 % par ses investisseurs domestiques) va apparaître ». Afin d’éviter un déficit d’épargne, « l’excédent de la balance courante, dont la plus grande composante est la balance commerciale, doit absolument être maintenu », rappelle Sophie Mametz. Cela explique que les autorités japonaises soient très attentives à l’évolution du yen par rapport au dollar et que la Banque du Japon n’hésite pas à intervenir énergiquement.

De toute façon, « même si le yen converge à terme vers son niveau d’équilibre (baisse jusqu’à 92 contre le dollar), celui-ci devrait rester relativement haut. C’est une histoire de différentiel de taux d’intérêts réels (taux d’intérêt nominal corrigé du taux d’inflation, NDLR), souligne Alain Bokobza. Ceux des Etats-Unis sont négatifs, mais ceux du Japon sont positifs en raison de la déflation... » Les variations du yen n’ont pas fini de donner du fil à retordre au gouvernement.

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