Le Japon prépare sa révolution énergétique

le 15/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Les autorités et les entreprises se mobilisent afin d’atteindre l’objectif « zéro nucléaire » à partir des années 2030.

Combustion d’un échantillon de pétrole obtenu avec des algues à Yokohama.

Le Japon manque rarement une occasion de démontrer sa capacité d’adaptation. La mise en œuvre d’une nouvelle politique énergétique ambitieuse en est la confirmation. Si, bien sûr, la méthode japonaise diffère de celle des Etats-Unis, surtout axée sur l’exploitation du gaz de schiste, les mobiles sont les mêmes. Les deux objectifs principaux sont de sécuriser au mieux l’approvisionnement énergétique nécessaire - le taux d’autosuffisance énergétique du Japon est d’environ 4 % - et, à moyen terme, de réduire les coûts globaux liés à son exploitation. Dans les deux cas, la bonne santé de l’économie et la compétitivité des entreprises sont en jeu, avec une contrainte spécifique pour la troisième puissance mondiale, surmonter les séquelles du séisme et du tsunami du 11 mars 2011 à l’origine des accidents nucléaires majeurs à la centrale de Fukushima Daiichi.

Depuis cette date, la majorité de l’opinion publique réclame l’arrêt total et définitif du nucléaire sur l’archipel. Selon un sondage publié par le journal Nikkei Shimbun le 27 septembre dernier, seuls 23 % des Japonais souhaitent que l’activité nucléaire soit maintenue sur leur territoire. C’est d’ailleurs surtout en raison de l’hostilité de la population que deux réacteurs seulement (sur cinquante sur le territoire japonais) ont pu être remis en route et fonctionnent à l’heure actuelle. Conscient de ce rejet, le gouvernement a dévoilé, le 14 septembre dernier, les grandes lignes d’une réforme énergétique destinée à compenser la suspension permanente de l’activité de toutes les centrales nucléaires à compter des années 2030.

Grogne des entreprises

Cette annonce a provoqué l’ire du Keidanren (Japan Business Federation) qui souhaitait que la part du nucléaire représente encore 20 % à 25 % des sources d’énergie en 2030, soit un quasi-statu quo par rapport à 2010... En juillet dernier, le lobby des patrons ne s’était pas gêné pour qualifier le « scénario zéro » nucléaire à 2030 « du plus irréaliste qui soit, accompagné, qui plus est, de séries de mesures ignorantes de l’efficacité économique et entraînant une large augmentation du fardeau public ».

Les entreprises se plaignent en particulier de l’accroissement de la facture d’électricité, induite par l’arrêt des réacteurs. Selon les firmes nippones, ce coût supplémentaire nuit à leur compétitivité. « Les effets de la coupure nucléaire sur les prix de l’électricité ont été graduels », tempère Sam Perry, gérant de Pictet, spécialiste du Japon. L’augmentation du coût de l’électricité « ne s’est pas encore traduite dans les comptes des entreprises », observe par ailleurs Rodolphe Taquet, responsable actions internationales chez CPR Asset Management. En réalité, « ce sont surtout les mesures prises afin de limiter la consommation d’énergie qui ont alourdi les coûts à la charge des entreprises », relève Sam Perry. Afin de remédier à la moindre capacité d’approvisionnement en électricité, les sociétés ont investi dans des générateurs privés et procédé à d’importants investissements dans des équipements économes en énergie. « Il se peut qu’en raison de ces dépenses, d’autres investissements prévus initialement aient été reportés », indique le gérant de Pictet.

En réaction, les entreprises nippones qui s’estiment pénalisées par l’augmentation des charges dans leur pays menacent de délocaliser des unités de production. Ces avertissements seront-ils suivis d'effet ? Même si une grande partie des délocalisations a déjà été réalisée au cours des dernières années, « le mouvement devrait se poursuivre. C’est inévitable », analyse Rodolphe Taquet. Les raisons qui conduisent l’industrie japonaise à s’exiler chaque année un peu plus sont toujours d’actualité, à savoir un marché domestique qui stagne et un niveau élevé du yen défavorable à l’exportation.

Autre critique adressée au gouvernement par le Keidanren, la nouvelle politique énergétique « exclut la puissance nucléaire des options d’énergie futures alors que le Japon a absolument besoin de diversifier ses sources d’énergie ». Force est de constater que cet argument n’a pas influencé le personnel politique.

Depuis que les points principaux de la réforme ont été dévoilés, le dialogue entre les autorités et les entreprises s’est apaisé. La position gouvernementale est en train de s’adoucir. Après avoir préconisé, en septembre, la fin des autorisations de construction de nouvelles centrales et d’agrandissement des existantes, les autorités mieux disposées ont donné leur aval, en octobre, à la reprise d’un chantier. « Si les Japonais souhaitent exporter leur savoir-faire en matière de centrales nucléaires, pour répondre à la demande des pays émergents par exemple, ils doivent montrer qu’elles fonctionnent chez eux », estime Raymond Van Der Putten, économiste de BNP Paribas. Les Japonais prônent l’arrêt des centrales sur leur territoire, mais sont prêts à équiper d’autres pays. Illustration de cette démarche, Hitachi prévoit de doubler, d’ici à 2021, les revenus provenant de son activité d’équipements de centrales nucléaires grâce à la demande internationale. Le conglomérat est en train d’acquérir, auprès des industriels allemands E.ON et RWE, la société Horizon Nuclear Power chargée d’un projet de construction de centrales nucléaires au Pays de Galles et en Angleterre. « Aujourd’hui démarre notre engagement pour 100 ans en Grande-Bretagne au service de son objectif d’obtenir une source d’énergie à long terme, sûre, peu riche en carbone et bon marché », a commenté le président d’Hitachi, Hiroaki Nakanishi, lors de l’annonce de l’opération le 30 octobre. « Le gouvernement japonais reconnaît qu’il est de la responsabilité du Japon de contribuer au renforcement de la sécurité nucléaire dans le monde entier, en partageant son expérience avec les pays étrangers qui souhaitent utiliser les technologies nucléaires de notre pays », a déclaré pour sa part le METI (ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie).

Veille et investissements extérieurs

Sur le territoire nippon, le défi de pallier durablement la sortie programmée du nucléaire est colossal. Le gouvernement prévoit d’inciter au développement des énergies renouvelables. Elles représentaient 10 % des sources d’énergie en 2010, avant la catastrophe de Fukushima. Depuis, leur part continue de progresser. De nombreuses pistes sont étudiées, du photovoltaïque au solaire en passant par la géothermie ou les énergies marines (lire l'entretien page 13). A l’initiative de services gouvernementaux du Japon (en l’occurrence le Secretariat of the Headquarters for Ocean Policy), une délégation japonaise est notamment venue visiter, en mars dernier, l'incubateur du groupe naval français, DCNS, qui développe des projets dans les éoliennes flottantes, les hydroliennes, l'énergie thermique des mers et l'énergie des vagues. Plus que jamais en quête de projets prometteurs dans les énergies renouvelables, qui devront représenter 35 % de leurs sources d’énergie en 2030, les autorités et les entreprises japonaises resserrent leur veille technologique et se préparent à investir. « L’obligation de repenser tout le modèle d’approvisionnement énergétique va stimuler l’innovation », juge Sophie Mametz, économiste à CM-CIC Securities. « C’est une chance pour l’industrie nippone, qui va gagner en compétitivité autrement que par les prix », estime Raymond Van Der Putten.

Les énergies renouvelables ne sont pas la seule filière à être ciblée. Le gouvernement encourage aussi les entreprises japonaises, aidées par le niveau élevé du yen, à procéder à des acquisitions dès lors qu’elles permettent d’assurer la stabilité de l’approvisionnement en énergie. Comme souvent, le message des autorités devrait être écouté. Quelques mois seulement après le désastre de Fukushima, les opérations de fusions et acquisitions avaient repris de façon spectaculaire sous l’impulsion de l’équipe gouvernementale en place. « Après 40 milliards de dollars en 2010, elles se sont établies à 80 milliards de dollars en 2011 », rappelle Rodolphe Taquet, estimant que ce montant considérable pourrait être à nouveau atteint cette année, voire dépassé.

Pour mener à bien cette stratégie de sécurisation énergétique qui s’appuie sur le renforcement des entreprises à l’extérieur, le haut niveau du yen par rapport au dollar constitue une aide précieuse. Il permet aussi d’alléger la facture de l’approvisionnement en pétrole et en gaz. L’appréciation du yen, que la Banque du Japon peine à contenir, ne tombe donc pas au plus mauvais moment pour l’économie japonaise.

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