Japon, l’heure de vérité

le 03/10/2013 L'AGEFI Hebdo

La « troisième flèche » de la stratégie du Premier ministre Shinzo Abe, un gigantesque programme de relance, est présentée au Parlement.

L’une des entrées luxueuses et originales du grand magasin Takashimaya Nihonbashi dont les ventes ne cessent de progresser. Crédit : Edwige Murguet

Le Japon s’apprête-t-il à entrer dans une nouvelle ère et à renouer avec l’inflation ? Le « traitement de choc » prescrit au Pays du soleil levant et mené tambour battant par Shinzo Abe, Premier ministre depuis fin décembre 2012, invite l’ensemble des économistes à travailler sérieusement sur ce scénario.

Ce nouvel élan interpelle jusqu'aux médias étrangers.

Forbes, par exemple, a publié cet été une importante contribution d’Eamonn Fingleton. Bien connu pour défendre la thèse selon laquelle « l’histoire des 'décennies japonaises perdues' est l’un des canulars les plus absurdes jamais promus dans les médias de langue anglaise », l’expert a pu cette fois se référer aux récents travaux des deux économistes américains, William R. Cline et Paul Krugman, soulignant soudain les atouts du Japon. De leur côté, l’OCDE et le Fonds monétaire international - qui « ont souvent exhorté le Japon à prendre des mesures plus audacieuses pour relancer l’économie », rappelle Raymond van der Putten, économiste de BNP Paribas - reconnaissent qu’« Abenomics » (le programme électoral du Premier ministre, en partie concrétisé) peut raviver l'activité économique japonaise. Selon l’économiste Joseph Stiglitz, « Shinzo Abe est en train de mettre en place ce que nombre d’économistes (…) ont préconisé aux Etats-Unis et en Europe : un programme complet de mesures à la fois monétaires, budgétaires et structurelles ». La stratégie du Japon pour relancer l’économie « sera couronnée de succès : le pays bénéficie de solides institutions, d’une main-d’œuvre qualifiée, notamment de compétences remarquables au plan technique, comme en matière de conception, et il est de surcroît situé dans la région la plus dynamique du monde ». Ces changements subits de diagnostics reflètent-ils une rupture ? Pas vraiment. Plusieurs des remèdes proposés aujourd’hui par le gouvernement n’ont pu être mis en œuvre précédemment faute de soutien politique, ou ont déjà été testés par le passé, mais à plus faibles doses.

Expérimentations

La Banque du Japon (BoJ), qui n’a jamais cessé d’être innovante, s’est régulièrement essayée à diverses méthodes d’assouplissement monétaire. Sous Massaki Shirakawa, le prédécesseur de son gouverneur actuel, le ratio de la masse monétaire sur le PIB nominal était déjà le plus élevé des grandes économies. Massaki Shirakawa a aussi expérimenté plusieurs formes de communication sur les cibles d’inflation, « une fourchette positive de 2 %, voire moins, centrée autour de 1 % », puis de « 1 % » et enfin de « 2 % » depuis janvier. Il estimait pourtant que les problèmes de l'économie japonaise étaient moins dus à une insuffisance de liquidités qu'à un manque de débouchés commerciaux et de capacité de croissance. « Selon Massaki Shirakawa, le seul moyen de lutter contre la déflation est de relever à la fois le potentiel et les anticipations de croissance du Japon, tout en engageant des réformes structurelles », relate Raymond van der Putten.

Le message aurait été entendu : les « trois flèches » de la stratégie de Shinzo Abe - à savoir une relance budgétaire, un soutien monétaire massif et un programme destiné au rebond de la croissance - doivent justement répondre à cette attente. Deux « flèches » ont déjà été lancées. En janvier, le Premier ministre a dévoilé une rallonge budgétaire de 10.000 milliards de yens. « En tenant compte du financement du secteur privé et des administrations, cette rallonge pourrait atteindre 20.000 milliards de yens », précise l'économiste de BNP Paribas. Ensuite, Haruhiko Kuroda, gouverneur de la BoJ depuis le 9 avril, a annoncé l’objectif de doubler la base monétaire, via un accroissement annuel d'environ 60.000 à 70.000 milliards de yens, et de corréler la politique monétaire à la situation intérieure du pays.

La troisième « flèche » est la plus difficile à décocher, même si depuis la victoire du Parti libéral-démocrate (PLD) à la Chambre haute en juillet, le gouvernement dispose de la majorité aux deux Chambres du Parlement. L’équipe au pouvoir a affaire à forte partie avec les importants lobbies du pays et doit composer avec les représentants des entreprises (Keidanren), du secteur agricole, de l’énergie, etc. Octobre fait figure de test : le Premier ministre doit présenter au Parlement toute une série de réformes dédiées à la relance.

L’une des présentations les plus attendues a été celle concernant l’accroissement de la taxe sur la consommation (dévoilée le 1eroctobre), accompagné d’un plan de croissance destiné à éviter une retombée en déflation (lire l'entretien). Cette hausse de la taxe n’est pas le seul sujet d’inquiétude concernant la consommation. « Les consommateurs japonais ne sont pas aussi optimistes que les investisseurs en actions », commente Kwok Chern-Yeh, responsable des investissements au Japon d’Aberdeen Asset Management. « La baisse du yen depuis l’été 2012 a certes aidé les exportateurs dans un premier temps. Mais elle a aussi provoqué une forte hausse des prix de l’énergie. Celle-ci grève le budget des consommateurs », explique le gérant basé à Tokyo. Un phénomène dont les autorités ont conscience. Plusieurs pistes pour réduire le coût de l’énergie sont étudiées. En premier lieu, un projet de loi susceptible de conduire à une séparation entre les activités génératrices d’électricité et leur distribution sera discuté à la session parlementaire d’automne, a promis Yasutoshi Nishimura, ministre adjoint de l’Economie.

D’autres réflexions concernent la réduction de la facture de gaz naturel liquéfié (GNL), en forte augmentation depuis l’arrêt de la quasi-totalité des réacteurs nucléaires à la suite de l’accident de Fukushima. « Les contrats de GNL, en particulier avec les pays du Golfe, sont des contrats de long terme. Il paraît compliqué d’en renégocier les conditions », remarque Kwok Chern-Yeh. Les prix du GNL au Japon atteignent le quadruple de ceux pratiqués aux Etats-Unis. Soucieuses de réduire cet écart, les autorités ont organisé à Tokyo, le 10 septembre dernier, une consultation entre producteurs et consommateurs. Résultat de cette grande réunion, la création d’une plate-forme globale de négociation de prix reflétant mieux les fondamentaux de l’offre et la demande est à l’étude. Singapour s’est proposé de l’abriter.

Inciter les entreprises à investir

En attendant, l’intérêt et les investissements pour le développement de toutes sortes d’énergies renouvelables ne faiblissent pas. Rééquilibrer le mix énergétique demeure une priorité. Car comme l’indique Kinji Yasu, président-directeur général d’Intercontinental Resources, « bien que les mesures de sécurité s'améliorent, l'administration japonaise découragera la construction de toute centrale nucléaire ».

Dans ce contexte, une hausse des salaires, susceptible d’équilibrer les dépenses en énergie et de maintenir la confiance des consommateurs, est une condition nécessaire à une sortie durable de la déflation. La hausse des bonus de l’été - la première depuis deux ans -, surtout portée par le secteur automobile (de 9,47 % en moyenne), est encourageante. Pour que les rémunérations annuelles fixes progressent, « les entreprises attendent sans doute d’avoir un peu plus de visibilité, de voir quelles réformes vont être appliquées », commente Rodolphe Taquet, responsable gestion actions internationales chez CPR AM. Dans l’ensemble, « les augmentations des rémunérations s’effectueront dans la seconde partie de 2014 », anticipe Kinji Yasu.

Une autre composante de la « troisième flèche » est la réforme du marché du travail, dont la promotion de l’entrepreneuriat en supprimant l’exigence de caution personnelle pour l’obtention d'un prêt. Inciter les entreprises japonaises à investir est plus que jamais à l’ordre du jour. L’objectif est double : que « les entreprises investissent en Asie afin d’accroître leur capacité de production, et sur le sol japonais afin d’améliorer la capacité en recherche et développement », précise Kinji Yasu. A plus petite échelle, l’obtention de l’organisation des Jeux olympiques de 2020 « va redynamiser la région de Tokyo. Plusieurs entreprises vont en profiter directement, comme East Japan Railway qui va pouvoir céder certains de ses terrains inutilisés à la ville, puis investir pour se moderniser », observe Rodolphe Taquet. S’il suit effectivement la voie qu’il est en train de tracer, le Japon tirera définitivement un trait sur la déflation. 

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