Le Japon accélère sa revitalisation

le 21/03/2013 L'AGEFI Hebdo

La construction d'un « nouveau Tohoku », la région dévastée par le tsunami, va jouer un rôle majeur dans la modernisation du pays.

Plantations de laitues expérimentales dans la région de Fukushima. Photo: Bloomberg

Le Japon a toujours su rebondir dans l’adversité puis repartir de plus belle », déclarait Ichiro Komatsu, ambassadeur du Japon en France le 27 février dernier à l’occasion du Forum France-Japon destiné à faire le point sur l’état de la reconstruction du Tohoku, la région dévastée par le tsunami du 11 mars 2011. Composée des six préfectures d'Akita, d'Aomori, de Fukushima, d'Iwate, de Miyagi et de Yamagata, elle représente environ un cinquième de la superficie du pays, soit 29 % environ de celle de la France. Autant dire que l’enjeu de sa renaissance est majeur. De plus, les autorités japonaises n’envisagent pas une simple « remise en état » de la zone touchée mais l’émergence d’un « Nouveau Tohoku » qui sera « un catalyseur pour revitaliser l’ensemble du pays », indique Ichiro Komatsu.

Parmi les initiatives prises dans ce sens figure l’Agence de reconstruction japonaise (Reconstruction Agency), ouverte le 10 février 2012. Placée sous l’autorité du Premier ministre, chapeautée par le ministère en charge de la reconstruction, sa mission est d’assurer la mise en œuvre de politiques spécifiques, adaptées au rétablissement des zones dévastées dans les préfectures de Fukushima, d’Iwate et de Miyagi. Qualifiée par Kouichi Tani, vice-ministre senior pour la reconstruction, de « guichet unique destiné à répondre aux besoins du terrain », l’Agence de reconstruction est chargée de fournir des subventions locales et de mettre en place des zones de déréglementation bénéficiant d’une simplification des formalités administratives et de réductions de taxes substantielles.

Outre l’aménagement de structures publiques idoines, les financements dédiés à la revitalisation des préfectures de la « zone spéciale à reconstruire » continuent d’être renforcés. « Un budget supplémentaire vient d’être adopté », insiste Kouichi Tani, rappelant que les dégâts causés par la catastrophe naturelle de 2011, dont les accidents nucléaires majeurs à la centrale de Fukushima Daiichi, sont d’une bien plus grande ampleur que ceux du tremblement de terre de Kobe de 1995. Début janvier, le Premier ministre Shinzo Abe (élu en décembre 2012) a ainsi présenté un collectif budgétaire de 10.300 milliards de yens (soit 2 % du PIB), porté à 20.200 milliards de yens en incluant la contribution des collectivités locales et du secteur privé. Une grande partie de ce plan de relance, « l’un des plus importants du Japon, est destinée à l’accélération des travaux de reconstruction (pour 1.700 milliards de yens), ainsi qu’à l’inspection et à la remise en état des infrastructures vieillissantes (pour 3.800 milliards de yens), explique Raymond Van Der Putten, économiste de BNP Paribas. En ajoutant la contribution des autorités locales, le montant total des dépenses dans les régions dévastées du Tohoku pourrait s’élever à 5.500 milliards de yens ».

Vitesse supérieure

L’une des priorités affichées aujourd’hui par le ministère de la reconstruction japonais est d’accélérer la reconstruction des maisons. Et pour cause, selon les données de l’Agence de reconstruction (voir le graphique page 14), seulement 27 % du programme de développement de logements sociaux avait été réalisé en novembre 2012, avec 5.651 terrains habitables sécurisés sur 21.000, préfecture de Fukushima exclue. Cette zone est encore très affectée, comme le confirme une enquête réalisée par le journal « Mainichi ». Y répondant, treize maires de villes de la préfecture de Fukushima (sur quinze interrogés) ont indiqué que l'accident de la centrale nucléaire était toujours le problème le plus complexe à gérer. Cinq maires ont précisé que les travaux de décontamination avaient été « considérablement retardés » par rapport au plan initial. Plus nuancés, cinq autres maires ont déclaré que la décontamination était seulement « retardée ». Ce report s’explique, d’après eux, par le manque de technologies de décontamination et par le retard de la préparation du stockage provisoire des déchets radioactifs.

En définitive, 320.000 évacués environ vivent encore dans des maisons temporaires. Seulement 1.100 maisons sont en construction à l’heure actuelle, tandis que plus de 20.000 devront être construites. « Entre 2013 et 2015, la demande en logements va être forte », anticipe Toshifumi Kurose, directeur général de Clair Paris (Council of Local Authorities for International Relations), fondation destinée à promouvoir l'internationalisation des collectivités locales japonaises.

Cette année, « les investissements résidentiels devraient croître de 12,5 %, à comparer à respectivement 5,5 % et 2,9 % en 2011 et 2012, tout en ne contribuant, lors de ces deux dernières années, qu’à 0,1 point de pourcentage de la croissance du PIB », indique Raymond Van Der Putten. En 2013, la contribution des investissements résidentiels « devrait remonter à 0,3 point de pourcentage, ce qui représente un tiers de la progression du PIB attendue cette année ! », précise l’économiste.

Villes du futur

Par la suite, la reconstruction des villes des zones spéciales devrait contribuer beaucoup plus à l'activité. Les autorités nippones n'envisagent pas simplement une restauration mais l'intégration de toute l'innovation possible, en particulier en matière d'énergies renouvelables. En 2010, le nucléaire représentait 26 % des sources d'énergie du pays et aujourd'hui, seulement deux réacteurs sur 50 fonctionnent sur le territoire japonais. Depuis la catastrophe de 2011, les économies d'énergie et la réduction des heures de pointe sont apparues comme un enjeu majeur, ainsi que l'assurance de pouvoir être approvisionné en énergie pendant n'importe quelle catastrophe naturelle. La solution à ces problèmes est « un système énergétique efficace », intégrant et reliant de nombreux paramètres « dont la fourniture d'électricité, de chaleur et le transport, autrement dit une 'communauté intelligente' », explique l'Agence de reconstruction. L'objectif est de concrétiser ce concept au plus vite (lire l'entretien). Il existe déjà trois initiatives d'aires de « villes du futur » (« future city initiative ») qui reposent sur un gigantesque système d'énergie solaire (« mega-solar system »), concernant notamment la zone des villes les plus touchées par la catastrophe de la préfecture d'Iwate, à savoir Ofunato, Rizuken-Takada et Sumita-Cho. Sans compter tout un foisonnement de projets afin de développer diverses énergies renouvelables, dont par exemple celui d'une ferme d'éoliennes flottantes au large de la préfecture de Fukushima mettant à contribution nombre d'acteurs, tels Marubeni, Mistubishi Heavy Industries, Nippon Steel & Sumitomo Metal, Mitsui Shipbuilding, Hitachi, IHI Marine, ou l'université de Tokyo.

« Le contrôle de la facture énergétique est d’autant plus important que le yen est en train de se déprécier », note Rodolphe Taquet, gérant actions internationales chez CPR AM. Aussi la quête accélérée d'indépendance énergétique du Japon passe-t-elle également par l'exploitation de ressources qui ne l’étaient pas jusqu'à présent, tels les hydrates de méthane appelés la « glace qui brûle ». Pour la première fois dans l'histoire, le 12 mars, des chercheurs nippons ont réussi à en extraire des fonds sous-marins des eaux territoriales japonaises. Ils en recèlent de grandes quantités. En théorie adapté au transport de longues distances, ce gaz pourrait concurrencer à terme le gaz naturel liquéfié (GNL), voire le gaz de schiste. Autant de bouleversements qui promettent de nombreux rebondissements dans les échanges énergétiques mondiaux.

« Notre politique de reconstruction est ouverte à l'étranger », insiste aussi Kouichi Tani. Dès lors que des structures « gagnantes gagnantes » peuvent être créées, les investissements étrangers directs sont les bienvenus. C'est ainsi que, préparant une future visite à Tokyo du président de la République François Hollande, Louis Schweitzer a été reçu en février en qualité de représentant spécial du ministre français des Affaires étrangères par de nombreux dirigeants politiques et économiques japonais. « L'objectif est de resserrer les liens avec le Japon, grâce à un partenariat global dans tous les domaines et nous en préparons la feuille de route, atteste l'ancien président-directeur général de Renault à l'origine de l'alliance avec Nissan. Il y a de réelles possibilités pour des entreprises françaises. »

L'heure est à l'ouverture pour le Japon. Le pays négocie un accord de libre-échange avec l'Europe - le mandat de négociation a été signé en novembre dernier - et a décidé, le 15 mars, de prendre part aux discussions concernant l'accord commercial transpacifique (TPP) destiné à créer la plus grande zone de libre-échange du monde.

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