Les institutionnels boudent le non-coté français

le 28/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Dans un contexte de pénurie de capitaux, les gérants cherchent à diversifier leur base d'investisseurs.

Parcours semé d'embûches pour les capital-investisseurs français. Illustration: Fotolia

Les bonnes nouvelles sont parfois trompeuses. Ainsi, les levées de fonds des acteurs français du private equity ont atteint 3,6 milliards d'euros au 1er semestre 2013, soit le double du montant levé au premier semestre 2012, d'après les statistiques de l'Association française des investisseurs pour la croissance (Afic). Un chiffre en apparence élevé. Pourtant, cinq ans après la crise de 2008, le marché reste en réalité toujours aussi difficile. Car les beaux résultats du 1er semestre s'expliquent par l'opération exceptionnelle d'un acteur, Ardian, qui totalise à lui seul la moitié des fonds levés (lire l'encadré p.53).

« Hors Ardian, les sociétés de gestion n'ont levé que 1,6 milliard d'euros au 1er semestre, contre déjà seulement 1,8 milliard un an auparavant. Les conditions restent donc très difficiles pour les sociétés de gestion, ce qui pénalise directement les PME à la recherche de financement car 40 % des équipes n'ont presque plus de capitaux à investir », déplore Louis Godron, président de l'Afic. La pénurie de capitaux n'est pas nouvelle : Ainsi, le capital-investissement lève, bon an mal an, en moyenne 5 milliards d'euros par an depuis 2008, contre 10,5 milliards d'euros sur la période 2005-2008.

Le marché français semble d'ailleurs plus déprimé que les autres (lire l'entretien de Thierry Dartus p.54). En effet, d'après les statistiques de Preqin, les levées de fonds à l'échelle mondiale ont atteint 280 milliards d'euros sur les dix premiers mois de l'année, contre 295 milliards d'euros sur l'ensemble de l'année 2012 (240 milliards en 2011 et, certes, 460 en 2007). Et surtout, 57 % des fonds clos au 1er semestre ont dépassé leur objectif de levée, contre seulement 41 % sur l'ensemble de l'année 2012.

Appel aux pouvoirs publics

Face à cet environnement difficile en France, l'Afic tire régulièrement la sonnette d'alarme auprès des pouvoirs publics : « Il faut relancer de toute urgence les levées de fonds en instaurant des mesures fiscales pour orienter clairement une petite partie de l'assurance-vie des épargnants vers le capital-investissement, plaide Louis Godron. Les deux nouveaux contrats d'assurance-vie présentés par le gouvernement vont dans le bon sens mais ne répondent pas, en l'état, aux besoins car ils ne fixent aucun minimum en faveur des titres de PME non cotées ».

Plusieurs éléments expliquent la relative désaffection des investisseurs pour le private equity. « La succession de crises financières de ces dernières années a diminué l'appétit pour le risque des investisseurs, qui ont réduit leurs nouveaux investissements en ‘private equity’, constate Christophe Bavière, le président du directoire d'Idinvest, qui a levé 600 millions d'euros sur les neuf premiers mois de l'année, mais cette relative pénurie crée des conditions saines pour notre activité : les gérants sont contraints de sélectionner les meilleurs dossiers. »

Surtout, les contraintes réglementaires liées à Bâle III pour les banques et à Solvency II pour les assureurs ont mis des bâtons dans les roues de la classe d'actifs. Les banques ont ainsi vu leur part dans les fonds levés diminuer comme peau de chagrin ces dernières années pour atteindre seulement 178 millions d'euros au 1er semestre 2012, contre près de 2 milliards par an dans les années 2005-2008. Même si leurs investissements ont reculé, les compagnies d'assurance restent quant à elles la première source de financement du private equity à la française à 1,3 milliard d'euros, soit 35 % du montant total levé au premier semestre.

« Les réglementations freinent les investissements dans le 'private equity' au fur et à mesure que les échéances approchent. Mais il y a une lueur d'espoir dans cet environnement morose, tempère Fabien Prévost, le président d'Omnes Capital (ex-Crédit Agricole Private Equity) ; dans un environnement de taux bas, les investisseurs sont plus que jamais à la recherche de rendement. Le 'private equity', en particulier certains types de fonds, constitue une bonne solution. » Ainsi, les fonds de private debt et ceux spécialisés sur les infrastructures répondent largement sur ce point aux problématiques des assureurs dans le cadre de la recherche de rendement nécessaire à leur gestion actif/passif.

Dans ce contexte tendu, les sociétés de gestion se mettent en ordre de bataille pour élargir leur base d'investisseurs. « Autrefois, un fonds pouvait compter sur 70 % à 80 % de 're-up' dans une levée, c'est-à-dire d'investisseurs déjà présents dans le fonds précédent », explique Sonia Trocmé-Le Page, associée co-fondatrice de l'agent placeur Global Private Equity. Autrement dit, il suffisait d'aller chercher de nouveaux clients pour 20 % à 30 % de l'objectif de levée. « Désormais, les sociétés de gestion s'attendent à devoir lever la moitié de leur fonds auprès de nouveaux investisseurs », indique Sonia Trocmé-Le Page. Il devient donc indispensable pour celles-ci d'élargir leur base d'investisseurs, ce qui signifie souvent d'aller prospecter hors de leurs frontières auprès de fonds de pensions, de fonds souverains, de compagnies d'assurance ou de family offices étrangers.

Ainsi, les sociétés de gestion sont de plus en plus nombreuses à se tourner vers l'international, l'Europe mais pas seulement. Les investisseurs français ne présentent plus que la moitié (52 %) des capitaux levés au premier semestre, tandis que le solde est également réparti entre des investisseurs européens et du reste du monde. Pour mémoire, les investisseurs français représentaient 61 % des montants levés avant 2008. « Sur les 70 équipes ayant levé des fonds au cours du 1er semestre 2013, seule une quinzaine l'a fait en partie hors de France », indique Louis Godron pour l'Afic. Autrement dit, de très nombreux acteurs se contentent encore de clients français, dont la base, même en perte de vitesse, reste suffisante pour leurs besoins.« Les investisseurs étrangers représentent une part croissante de nos capitaux depuis trois ans. Ils sont devenus une clé de la réussite d'une société de gestion dans le contexte actuel d'attrition des ressources », confirme Christophe Bavière d'Idinvest. Fabien Prévost, chez Omnes Capital, est sur la même longueur d'ondes à propos des investisseurs internationaux : « C'est le sens de l'histoire. Nous espérons lever un tiers de notre fonds Omnes Croissance IV auprès d'investisseurs étrangers, notamment européens et américains, alors que cette clientèle était jusque-là marginale pour nous. » Ce fonds a pour l'instant levé 90 millions d'euros, dont 70 millions auprès du Crédit Agricole (ex-actionnaire de la société de gestion) pour un objectif de 180 millions d'euros à terme.

Stratégie, track record et marketing

L'internationalisation des investisseurs est donc devenue une évidence pour les acteurs levant des fonds pesant au minimum quelques centaines de millions d'euros. Mais la recherche d'investisseurs étrangers s'impose aussi parfois pour de plus petits fonds. « Il n'y a pas que les très gros fonds qui peuvent lever des fonds à l'étranger ! Ce n'est pas la taille qui compte, mais la stratégie et le 'track record', analyse Nicolas de Nazelle, managing partner du leveur de fonds Triago. Ainsi nous avons levé en début d'année 120 millions d'euros en capital-risque pour Alven, à la fois auprès d'investisseurs français et étrangers. » Qu'elles s'adressent à des investisseurs en France ou à l'étranger, les sociétés de gestion doivent désormais réaliser un parcours sans faute pour convaincre. Car lever des fonds est à la fois plus long, plus cher, et plus compliqué que dans le passé. « Les sociétés de gestion attendent un peu plus longtemps entre deux levées. De plus, nous observons que les levées prennent plus de temps qu'avant, souvent désormais entre 18 et 22 mois, constate Sonia Trocmé-Le Page, de Global Private Equity, il est donc d'autant plus important de bien préparer sa levée. » Les agents placeurs, chargés de lever des fonds pour le compte des sociétés de gestion de private equity, font partie intégrante de ce dispositif.« Notre rôle consiste certes à apporter notre réseau d'investisseurs à travers le monde, mais aussi à bien préparer les 'general partners' [gestionnaires du fonds, NDLR]. Le message doit être clair, les 'road shows’ très organisés, explique Nicolas de Nazelle de Triago, qui apporte à ses clients une base de 700 à 800 investisseurs actifs susceptibles d'être démarchés. Les Américains le font depuis longtemps, mais les acteurs français sont moins bons en marketing. Or, dans un contexte de marché difficile, un bon 'track record' ne suffit pas. Il faut aussi savoir se vendre. »

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