DOSSIER Gestion alternative

Une industrie trop méconnue en France

le 22/03/2012 L'AGEFI Hebdo

La place de Paris manque toujours d'attrait pour les hedge funds malgré les initiatives pour encourager le secteur.

Pour Paris Europlace, le développement de la gestion alternative est un atout en France.

Si cela continue, on part s’installer à Londres », menace le responsable d’un important hedge fund de la place de Paris qui s’agace autant de l’hostilité politique à l’égard de la gestion alternative que du zèle du régulateur. Cela pose la question de son développement en France. Le secteur ne représentait que 15,6 milliards d’euros gérés par 279 fonds à fin 2010 (OPCVM de fonds alternatifs), selon les données compilées par l’Autorité des marchés financiers (AMF), sur un total de 1.350 milliards pour l’ensemble des OPCVM de droit français. Des chiffres limités par rapport aux 2.000 milliards de dollars (1.500 milliards d’euros) gérés par l’ensemble du secteur au niveau mondial, selon HFR (voir les graphiques page 30).

Si les professionnels reconnaissent que le secteur est plus régulé dans l'Hexagone qu'ailleurs, ils ne se montrent pas tous aussi critiques à l'égard de l'AMF. « Nous avons un bon régulateur en France, estime Frédérique Bouchet, associée et chief operating officer de CIAM, hedge fund français spécialisé dans l’arbitrage de fusions-acquisitions (risk arbitrage), qui participe aux groupes de travail de l’AMF consacrés à la mise en œuvre de la directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers, NDLR). Les personnes sont compétentes et travaillent de façon intelligente et constructive dans leur recherche constante de solutions. Le problème est que les textes, dans leur version finale, deviennent parfois un peu trop compliqués quand ils ont été passés au crible de contraintes plus politiques. »

Boucs émissaires

Les hedge funds seraient devenus des boucs émissaires, selon ces intervenants. « L’ennemi n’est pas la finance mais la finance non régulée, souligne Arnaud de Bresson, délégué général de Paris Europlace. Le développement de la gestion alternative est l'un des atouts de la place de Paris. Elle apporte la liquidité au marché. Une action est toutefois nécessaire pour améliorer la transparence et harmoniser les règles. » Arnaud de Bresson estime qu’il faut expliquer le rôle de cette industrie dans le financement de l'économie et des entreprises. « Dans notre Livre Blanc à destination des candidats à l’élection présidentielle, l’un de nos axes prioritaires est le développement d'un pôle d'investissement de long terme sur la place de Paris pour satisfaire notamment les besoins d'épargne retraite et le financement des entreprises. »

Le principal problème pour le secteur est d’attirer les investisseurs. Pour Alain Demarolle, gérant-fondateur de la société de gestion alternative Alura Capital basée à Paris (lire aussi page 6), l’industrie est confrontée en France à deux inconvénients de taille : la faible présence des investisseurs anglo-saxons qui demeurent peu attirés par la place de Paris, et un soutien encore en devenir de la gestion alternative française par les institutionnels français. « Les gérants vont s’installer notamment là où il y a un bassin important d'investisseurs, relève pour sa part Eric Pagniez, délégué général adjoint de l’Association française de gestion financière (AFG). Ce n'est pas encore le cas en France même si la gestion alternative joue déjà un rôle de diversification dans le cadre d’une gestion globale. »

3 % des actifs en portefeuille

Dans un sondage réalisé en début d’année auprès des membres de l’Af2I (Association française des investisseurs institutionnels), il résulte que 86 % des personnes interrogées sont investies en gestion alternative tandis que plus de la moitié envisage d’accroître la part des hedge funds dans son portefeuille. Malgré ces chiffres encourageants, la gestion alternative reste loin des radars de nombreux investisseurs institutionnels français. Elle ne représenterait pas plus de 3 % des actifs en portefeuille.

En cause, sa mauvaise réputation. On assimile souvent les hedge funds à la spéculation et au levier. Or ces stratégies sont souvent moins volatiles que les fonds traditionnels. De plus, aujourd'hui, le niveau du levier est bien moins élevé qu’avant 2008. « Au-delà des nombreux clichés sur cette industrie, les stratégies de gestion alternative offrent un véritable intérêt pour les investisseurs », poursuit Christian Bartholin, secrétaire général de HDF Finance, spécialiste des fonds de hedge funds. Et notamment en termes de protection des passifs : « La thématique d'investissement est intéressante car elle apporte une diversification globale, un bon couple risque-rendement, elle est moins volatile que les actions et permet généralement de dégager de l'alpha par rapport au marché, relève Francis Weber, directeur financier de Reunica. Toutefois, les performances décevantes de la gestion alternative en 2011 montrent qu'elle n'est pas toujours en mesure d'offrir une performance absolue. » Ces stratégies offrent moins un rendement absolu qu'une diversification et une décorrélation par rapport aux autres actifs. Les fonds alternatifs sont notamment moins risqués que les actions dont la volatilité à moyen terme est de 16 %. Sur dix ans, les fonds alternatifs affichent un gain annuel moyen de 6 % avec une volatilité de 7 % comparable à celle des obligations souveraines (+4 % de rendement annuel).

Pour tenter de gommer cette image biaisée, l’Af2I a récemment publié un guide à destination des investisseurs institutionnels. « Ce guide répond aux interrogations des adhérents de l’association pour un type de gestion parfois mal connu, fait savoir Francis Weber, qui a participé au groupe de travail pour son élaboration. Il a une vocation pédagogique et vise non seulement à dresser un panorama de la gestion alternative mais aussi à donner des clés pour bien conduire une 'due diligence' sur un fonds. » Il rappelle les grands points qu'un investisseur doit vérifier lorsqu'il sélectionne avec une société de gestion alternative. « C'est une initiative véritablement concrète, ajoute Christian Bartholin qui a contribué à sa rédaction. L'idée est d'apporter une aide aux investisseurs institutionnels pour faciliter leur analyse et leur accès à ce type de fonds. »

Contexte porteur pour l'incubation

Derrière la problématique de l’attrait de ces stratégies pour les investisseurs se trouve aussi pour les jeunes sociétés, qui ne bénéficient pas d’historique de performance et sont confrontées aux contraintes d’emprise, celui de trouver de premiers fonds à gérer. En France, NewAlpha Asset Management, filiale du groupe OFI AM, accompagne ces entreprises lors de leur démarrage. « Nous sommes spécialisés dans l'incubation de jeunes sociétés avec un biais dans la gestion alternative, explique Antoine Rolland, directeur général de NewAlpha. Nous recevons plus de 400 dossiers par an, dont une majorité est basée en dehors de la France. Nous avons déjà contribué au lancement de 17 sociétés. Nous investissons entre 20 et 50 millions d'euros dans chacune d'elles et avons actuellement 200 millions sous gestion et une capacité d’investissement sur l'année 2012 de 150 millions. » Les véhicules d’incubation sont encore peu présents en France malgré un contexte de marché très porteur. A tel point que de jeunes entreprises doivent s’adresser à des acteurs étrangers. CIAM a ainsi dû se tourner vers un incubateur néerlandais. Le fonds de place Emergence, lancé sous l’égide de l’AFG et de Paris Europlace avec NewAlpha, est une réponse innovante à cette problématique mais elle reste limitée. « Nous sommes de fervents défenseurs de la qualité de la gestion d'actifs en France, c'est une des raisons qui nous a fait adhérer très tôt à cette initiative de place », indique Antoine Rolland. Ce fonds, lancé fin janvier, a pour vocation d'apporter des capitaux d'amorçage à de jeunes sociétés de gestion basées en France avec un premier compartiment dédié à la gestion décorrélée (lire l'entretien).

L’installation d’un trader star du secteur à Paris est une autre bonne nouvelle pour la place. Guillaume Rambourg a lancé en fin d’année dernière sa société de gestion alternative Verrazzano Capital à Paris. Il ambitionne d’atteindre 500 millions de dollars sous gestion à court terme et 1,5 milliard à moyen terme. Une carte à jouer pour l’ensemble de la profession en France. 

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