Industrie, le triple choc des pays développés

le 08/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Les industriels pâtissent notamment du manque d’élan de la consommation et du ralentissement des importations des pays émergents.

La flambée des matières premières a été le premier coup dur supporté par l’industrie. Ici transport de minerai de fer en août 2011 en Afrique du Sud. Photo : Nadine Hutton/Bloomberg

L’industrie des pays développés est à bout. Depuis le début de l’année, les ambitions des industriels européens et américains n’ont de cesse d’être contrariées par des vents contraires. « Les chocs s’accumulent », relève Michel Martinez, chef économiste France de Société Générale CIB.

Le premier coup porté à la santé des entreprises industrielles a été l’accélération de la flambée des matières premières et des produits pétroliers au mois de février. Même si les cours ont reflué ensuite, à partir du mois de mai, « leur niveau demeure élevé, constate Michel Martinez. Un Brent autour des 110 dollars le baril aujourd’hui pénalise encore considérablement les marges des entreprises ».

Le deuxième dommage a été provoqué par le séisme du 11 mars dernier au Japon, suivi d’un tsunami et des accidents survenus à la centrale nucléaire de Fukushima. La violente chute des exportations nippones de pièces détachées et de composants électroniques qui en a découlé « a eu des répercussions sur l’ensemble du système de production au niveau mondial », rappelle Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC. Plusieurs pans de l’industrie américaine ont été directement touchés, comme ceux de l’automobile ou de la technologie, contraints de ralentir leurs cadences de production, voire de les arrêter, en fonction des niveaux de stocks. Par ricochet, d’autres secteurs qui, brusquement, ont reçu moins de commandes ont été pénalisés, tels la sidérurgie ou le textile. Sans surprise, ce cahot imprévu a largement joué dans la chute du PMI manufacturier du mois de mai aux Etats-Unis. « La diffusion à l’Europe de ces coupures dans la chaîne d’approvisionnement a été plus tardive, observe Michel Martinez. La zone euro a été atteinte à partir de juin. »

Une secousse de trop

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est le krach boursier du mois d’août. Il a montré l’incapacité politique à gérer la problématique de la dette publique, tant dans la zone euro qu’aux Etats-Unis, et a réveillé la défiance vis-à-vis du secteur bancaire. Encore une crise dont l’échelle est loin d’être régionale. C’est ainsi que, pour la troisième fois de l’année, de chaque côté de l’Atlantique, les industriels sont obligés de s’interroger à nouveau sur leurs prévisions d’activité globale et sur la stratégie à mener pour atteindre leurs objectifs. Car la transmission à l’économie de la crise financière de l’été est bien réelle.

Tout d’abord, ces turbulences « pèsent sur les conditions de financement des entreprises », commente Michel Martinez. D’un côté, la volatilité des marchés d’actions transforme tout projet d’augmentation de capital en pari osé. De l’autre, les banques européennes fragilisées qui sont aux prises avec de fortes tensions sur les marchés monétaires « vont resserrer leurs conditions de crédit », estime Philippe Delienne, président de Convictions AM.

Par chance, le contexte actuel diffère de celui de 2008. « Le besoin de liquidités de la part des agents économiques n’est pas aussi fort », remarque Jean-Louis Mourier. Les grandes entreprises, notamment américaines, disposent de réserves et n’ont pas besoin de s’endetter de façon urgente.

La vague d’incertitudes qui a saisi les investisseurs au mois d’août se fait sentir aujourd’hui au niveau de la confiance des chefs d’entreprise, « ce qui est préoccupant car ce sont eux qui prennent les décisions de lancer ou de reporter les investissements, note Michel Martinez, qui ne prévoit cependant pas de chute aussi forte qu’en 2009. Je ne suis pas pessimiste sur la tendance de long terme de l’évolution des investissements. » De toute façon, leur niveau est encore nettement en deçà de celui de 2008, même à la suite de la reprise de l’activité qui a marqué les deux dernières années. En général, « d’importants investissements sont réalisés lorsque le taux d’utilisation des capacités industrielles dépasse de plusieurs points sa moyenne historique », ajoute l’économiste. Cela n’a guère été le cas au cours des derniers mois : le taux d’utilisation des capacités de l’industrie américaine s’est établi à 77,5 en juillet 2011, à plusieurs points du niveau de 81 atteint en juillet 2007.

« Les enquêtes de confiance réalisées en août traduisent des ruptures très marquées par rapport à celles de juin et de juillet », qui étaient déjà en train de pâlir, s’inquiète Philippe Waechter, directeur des études économiques de Natixis AM. Par exemple, l’indice du climat des affaires de l’Allemagne de l’institut IFO, réalisé auprès de quelque 7.000 entreprises, est ressorti à 108,7 en août après 112,9 en juillet. L’indice calculé par l’Institute of Supply Management (ISM) à la suite d’une enquête auprès des directeurs d’achat américains a reculé, passant de 50,9 en juillet à 50,6 au mois d’août.

La demande faiblit de toutes parts

Si la perte de confiance peut jouer sur le rythme de croissance des investissements, elle peut aussi restreindre la demande auprès des industriels en affectant le moral des consommateurs. Ce qui est le cas aujourd’hui. L’indice de confiance du Conference Board est passé de 59,2 en juillet à 44,5 en août, un plus bas depuis avril 2009, révélant que les turbulences financières ont lourdement pesé sur la perception des perspectives économiques des ménages américains, pessimistes sur leur marché du travail tout en anticipant des hausses de prélèvements susceptibles de rogner leurs revenus. Cette enquête est d’autant plus inquiétante que les données du printemps correspondant à la consommation n’étaient déjà pas très reluisantes. Les dépenses en la matière n’ont augmenté que de 0,4 % en rythme annualisé au deuxième trimestre, la progression la plus faible enregistrée depuis la fin de la récession aux Etats-Unis, en juin 2009. La zone euro n’est pas mieux lotie. En France, la consommation privée a même reculé de 0,7 % par rapport au premier trimestre 2011. Cette modération s’est expliquée pour l’essentiel par le repli des dépenses des ménages en produits manufacturiers et en automobiles, le contrecoup de la fin de la prime à la casse. Il est clair qu’en l’absence d’incitations publiques à consommer, les dépenses des ménages faiblissent.

En pleine crise de la dette publique dans la zone euro, « l’heure est plutôt à la consolidation budgétaire rapide, ce qui est dramatique », rappelle par ailleurs Philippe Waechter, ajoutant qu’il n’y a « pas non plus grand-chose à attendre d’un éventuel plan de relance américain. Comme nous l’avons tous observé cet été », lors des négociations laborieuses entre démocrates et républicains afin d’autoriser le relèvement du plafond de la dette publique, « le président Barack Obama a très peu de marges de manœuvre ».

Quant à la demande venant des pays émergents, elle enregistre un tassement. Le combat contre la surchauffe de la part des banques centrales asiatiques et brésilienne produit ses effets. Après une expansion de 1,2 % au cours des trois premiers mois de l’année, le produit intérieur brut (PIB) du Brésil n’a augmenté que de 0,8 % par rapport au trimestre précédent. En un an, la croissance est ressortie à 3,1 % à comparer à un rythme de 4,2 % au premier trimestre. Même constat pour la Chine où la croissance du PIB ralentit. L’indice des directeurs d’achat (PMI) est passé de 59,6 % en juillet à 57,6 % en août. Cette tendance s’est déjà reflétée dans l’intensité du commerce mondial au printemps. Selon les dernières statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les importations globales des pays du G7 et des cinq principaux pays émergents, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, n’ont augmenté que de 1,1 % entre avril et juin par rapport à la période allant de janvier à mars, durant laquelle elles avaient progressé de 10,1 %. Les seules importations chinoises (17 % du total pris en compte) ne se sont accrues que de 0,7 % d’un trimestre à l’autre, le plus faible accroissement depuis début 2009, un contraste saisissant avec le bond de 11,1 % enregistré au cours des trois premiers mois de l’année. Le moteur chinois de la reprise industrielle de 2009 s’est presque éteint... Si cette tendance se poursuit, l’industrie des pays développés risque de subir un sévère ralentissement. En zone euro, « les pays les plus touchés par l’affaiblissement du commerce extérieur seront l’Italie et l’Allemagne », commente Jean-Louis Mourier.

Confiance érodée, faiblesse de la consommation en Europe et aux Etats-Unis, ralentissement de la demande des pays émergents, « l’industrie va probablement entrer en récession au troisième trimestre », prédit Michel Martinez. A court terme, l’élément clé d’une reprise serait « un ajustement fort des prix des matières premières », estime Philippe Waechter, ce qui permettrait aux ménages d’accroître leurs dépenses et aux entreprises de respirer avec des prix de production moins exorbitants.

A lire aussi