Industrie française, l'impératif de compétitivité

le 25/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Enrayer l'atrophie du secteur manufacturier et la dégradation du solde des échanges extérieurs est un travail de longue haleine.

Usine de fabrication de moteurs dans le Nord Pas-de-Calais en 2012.

Le mot compétitivité est sur toutes les lèvres. Le rapport Gallois qui lui est consacré fait couler beaucoup d’encre avant même d’être remis au gouvernement. Quant à la Commission européenne, elle vient de réitérer, dans le cadre du très solennel Conseil compétitivité de l’Union européenne, son souhait de porter à 20 % du PIB la part de l’industrie en Europe d’ici à... 2020. D’une acception large pour ne pas dire vague, l’expression compétitivité recoupe beaucoup de thèmes polémiques : de la baisse des charges sociales à la réindustrialisation du pays, du profond déficit commercial au niveau en gamme des biens industriels, en passant par la résorption des déséquilibres macroéconomiques au sein de la zone euro. Douée d’ubiquité, la compétitivité trouve sa place dans tous les débats d’ordre économique.

Pour illustrer la perte de compétitivité de l’industrie française, il est d’usage de regarder la chute des exportations vers les pays partenaires de la zone euro comme vers les pays hors zone. L’effondrement est spectaculaire depuis le tournant des années 2000 (voir les graphiques dans L’Agefi Hebdo du 2 février 2012). La part des exportations françaises de marchandises dans les exportations de la zone euro est passée de 17 % en 1999 à moins de 13 % aujourd’hui. Cela dit, le déclin des produits manufacturés n’est pas le plus spectaculaire au regard de la chute plus pentue des exportations de services qui sont passées de 22 % du total de la zone euro en 1995 à 15 % en 2010 (avec une stabilisation depuis autour de 16 %). A se cantonner aux échanges intra-zone euro, les données concernant les seules exportations vers les partenaires partageant la monnaie unique donnent une image identique. Bilan : le solde des échanges extérieurs de marchandises est devenu négatif à partir de 2003, et aujourd’hui le déficit s’affiche à 70 milliards d’euros sur les douze derniers mois.

Productivité

La datation du retournement à la fin du siècle dernier n’est pas anodine. Elle combine à la fois la fin des effets de la désinflation compétitive des années 80-90, l’impossibilité avec le processus de création de l’euro de procéder à des dévaluations et l’ouverture générale des marchés avec la mondialisation dans le cadre de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Inverser cette tendance constitue donc un travail de longue haleine, impliquant de restaurer les marges bénéficiaires des entreprises, de relancer l’investissement industriel et de monter en gamme pour les produits. Dans l’immédiat, la baisse du coût du travail par un allègement des charges serait un bon début et l’unique levier d’action à court terme, pour la majorité des économistes. Des voix discordantes se font entendre. Car pour mesurer la compétitivité, il faut aussi tenir compte de la productivité pour corriger le coût de la main-d’œuvre : on arrive alors au coût salarial unitaire (CSU). Et dans le secteur manufacturier, les CSU français n’ont pas à rougir de la comparaison en Europe. Qui plus est, c’est le secteur des services aux gains de productivité faibles qui connaît une hausse importante des CSU (voir les graphiques).

« Baisser les charges serait une opération à un coup que les entreprises répercuteraient en baissant leurs prix et/ou en reconstituant leurs marges, explique Mathilde Lemoine, chef économiste de HSBC France. Mais cela ne résoudra pas le problème global de la compétitivité ou du niveau de gamme et ne fera pas des entreprises françaises des ‘price makers’ sur leurs marchés à l’export. » D’autres causes du déficit de la balance courante sont à chercher ailleurs que dans le coût du travail. « La France est le seul pays de la zone euro à ne pas voir d’amélioration de son solde commercial en raison de la persistance de dépenses publiques dynamiques, poursuit Mathilde Lemoine. La redistribution n’a pas été sacrifiée sur l’autel de l’austérité budgétaire à la différence d’autres pays, notamment du sud de la zone euro. Elle a continué d’alimenter un flux d’importations. Ensuite, depuis 2005, le solde des échanges du secteur automobile s’est dégradé de 18,7 milliards d’euros. A lui seul, ce secteur représente 28 % de la détérioration de la balance commerciale. Or nous sommes loin d’avoir trouvé un secteur pour remplacer l’automobile. »

« En regardant l’exemple de maîtrise des coûts dans l’industrie allemande, la baisse des charges est venue en 2007 parachever la consolidation de la compétitivité commencé quelques années plus tôt », indique Denis Ferrand, directeur général de COE-Rexecode. Pour l’économiste, « la compétitivité outre-Rhin s’explique par la maîtrise salariale qui a prévalu tout au long des années 2000. L’industrie y a bénéficié d’un environnement nominal favorable. » Pour Denis Ferrand, l’atonie du marché immobilier allemand - le seul à ne pas connaître d’emballement des prix au cours de la décennie 2000 - a contribué à rendre « plus acceptables » l’austérité salariale et la stagnation des revenus sur la période.

Enrayer l’atrophie

Le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de Finances 2013 ne dit pas autre chose en considérant que « la hausse des prix de l’immobilier en France a pu contribuer à dégrader la compétitivité-prix des entreprises en pesant sur leurs coûts ». De manière directe via les prix des loyers et des investissements immobiliers. Et aussi de manière indirecte : on constate, « en zone euro, une corrélation positive entre l’évolution des prix de l’immobilier et celle des coûts salariaux ». « En renchérissant le coût du travail, la hausse des prix immobiliers en France pourrait avoir dégradé la compétitivité-coût des entreprises françaises et détérioré la balance courante. »

« Dans l’immédiat, il n’y a pas d’autre alternative que de baisser le coût du travail afin de d’enrayer l’atrophie des marges dans l’industrie », estime Denis Ferrand. Le problème est que la plupart des partenaires européens de la France se sont lancés dans une course à la baisse des coûts salariaux. L’amputation des salaires et des revenus dans plusieurs pays permet de résorber leurs déficits commerciaux en réduisant la consommation intérieure et donc les importations, plus encore qu’en relançant les exportations d’entreprises devenues plus compétitives. « Certes, la nécessité de rééquilibrer les balances courantes en zone euro fait consensus, indique Mathilde Lemoine. Mais cela ne fait pas de cette volonté politique un modèle de croissance économique à moyen terme. »

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