Industrie, les Etats-Unis distancent l’Europe

le 07/06/2012 L'AGEFI Hebdo

Un mouvement de réindustrialisation est perceptible outre-Atlantique tandis que l’investissement s’est arrêté sur le Vieux Continent.

Usine métallurgique dans l’Illinois en juin 2012. L’industrie américaine se remet plus vite de la crise que l’industrie européenne.

Deux routes qui divergent de plus en plus. L’industrie européenne perd de la vitesse tandis que l’outil de production américain se régénère, tel un phénix. Sa volonté de se redéployer commence à apparaître dans les indicateurs d’activité tandis que les projets d’investissement productif sur le sol européen sont minés par la peur d’une désintégration de la zone euro. Redéploiement d’un côté de l’Atlantique, immobilisme et désengagement de l’autre.

Pour commencer à gommer cette tendance, « il faudrait d’abord redéfinir un cadre où les industriels de la zone euro se sentent à l’aise et en confiance », insiste Philippe Waechter, directeur de la recherche économique de Natixis AM. En Europe, la reprise qui avait démarré au printemps 2009 s’est interrompue brusquement au cours de l’été dernier quand la crise de la dette grecque est revenue tester la solidité des mécanismes financiers et institutionnels de l’union monétaire. Depuis, la production industrielle de la zone euro a pris une trajectoire descendante. En avril, elle se situait 14 % en dessous de son niveau record de 2007. La production industrielle américaine, quant à elle, n’est plus qu’à 3,4 % de son niveau record d’avant-crise. A titre comparatif, au mois de mai, les ventes annualisées d’automobiles ont atteint 13,8 millions aux Etats-Unis, encore en dessous des 16 millions de véhicules vendus par an avant la crise certes, mais nettement au-dessus des 9 millions vendus en zone euro. « Ce chiffre européen est même en dessous du plus bas affiché à la suite de la faillite de Lehman Brothers ! », constate Jean-Michel Boussemart, délégué général de COE-Rexecode.

Energie à bas coût

La défiance, qui joue un grand rôle dans le retrait industriel européen, n’est toutefois pas la seule explication. Le prix élevé des matières premières facturé l’an dernier aux industriels de la zone euro a rogné leurs marges. « Les entreprises n’ont pas été en mesure de répercuter toute la hausse liée à ce choc des coûts », relève Denis Ferrand, directeur général de COE-Rexecode. L’augmentation des prix des biens de consommation intermédiaires utilisés par les industriels a été plus importante que celle des prix des biens à valeur ajoutée, vendus à l’issue du processus de production.

Un défi auquel les industriels américains n’ont pas été confrontés. Leur facture énergétique a été bien plus abordable et continue de l’être. « C’est grâce à la forte baisse du prix du gaz, tant auprès des entreprises que des ménages, liée au développement du gaz de schiste », rappelle Jean-Michel Boussemart. Si l’exploitation exponentielle du gaz de schiste pose des questions environnementales non négligeables, au niveau macroéconomique, « la motivation est forte, commente Sophie Mametz, économiste chez Inter Expansion-Groupe Humanis. La réduction de la dépendance énergétique permet aux Etats-Unis de réduire son endettement vis-à-vis du monde. En diminuant leurs importations d’énergie, ils ont déjà divisé par deux leurs déficits commercial et courant. La motivation pour maintenir les prix du gaz aussi bas qu’ils le sont à l’heure actuelle est très forte également ». Un coup de pouce substantiel à la consommation des ménages et une incitation indéniable à la relocalisation des entreprises.

Cet avantage compétitif peut-il durer ? « Il faut surveiller », avertit Inna Mufteeva, économiste de Natixis, indiquant qu’une « tendance des compagnies gazières américaines à diminuer leurs volumes d’extraction, susceptible de faire remonter les prix, émerge ». Ensuite, d’autres pays disposent d’importantes réserves de gaz de schiste. Celles de la Chine, par exemple, dépassent celles des Etats-Unis. Cependant, note Inna Mufteeva, « investir dans l’extraction ne suffit pas. Il faut aussi pouvoir, comme les Etats-Unis, construire et organiser les infrastructures de transport adéquates. Il ne faut pas que le coût de la logistique, de la zone d’extraction aux régions industrielles, soit prohibitif ».

Salaires coupés

Un autre facteur qui avantage l’industrie américaine par rapport à l’industrie européenne est son accès plus facile au financement. Le système bancaire américain s’est remis des turbulences financières qui ont suivi la faillite de Lehman Brothers, ce qui n’est pas le cas de celui de la zone euro. Même si les deux injections de liquidités (LTRO à 3 ans) de la Banque centrale européenne de l’hiver dernier ont permis d’éviter un credit crunch, la distribution de crédit comme la demande de la part des entreprises demeure atone. De même, les marchés obligataires américains continuent d’être plus dynamiques et accessibles que les européens, surtout ouverts aux entreprises bien notées. Comble de la malchance, les industries de la zone euro ont nettement plus besoin de financement que celles des Etats-Unis. « Ces dernières réalisent des profits records et leur taux d’autofinancement, qui s’est considérablement amélioré depuis 2009, n’a jamais été aussi haut, dépassant 100 % », observe Jean-Michel Boussemart. Celui de l’Allemagne, l’exception européenne, aussi mais en France, « le taux d’autofinancement des entreprises non financières a été de seulement 67 % en 2011, inférieur à celui de 2009 », précise Denis Ferrand. Autant dire qu’en Europe, la réduction de l’endettement monopolise plus l’attention que le lancement de projets d’investissement.

Le grand écart de marges des deux côtés de l’Atlantique s’explique notamment par la coupure drastique des coûts salariaux. Aux Etats-Unis, « l’augmentation des salaires est désormais inférieure à 2 % par an. La discipline salariale s’est accentuée », relate Jean-Michel Boussemart. Et elle se maintient. Les ouvriers de certaines grandes industries américaines sont embauchés avec des salaires horaires qui peuvent être réduits de près de moitié par rapport à ceux des ouvriers recrutés au cours des années précédentes. « Ce modèle ne peut pas être répliqué en France. Une forte baisse des salaires entraînerait une chute de la consommation. Or les dépenses des ménages demeurent le moteur de l’économie... », raisonne Sophie Mametz. A cet égard, la mode est plutôt à l’appréciation des salaires en Allemagne, pays exportateur confronté à une contraction de la demande extérieure et soucieux de maintenir sa consommation interne.

Relocalisation

L’industrie américaine se remet plus vite de la crise que l’industrie européenne. Mais s’agit-il d’une simple remise à niveau des anciennes capacités de production ou du début de la mise en œuvre d’une nouvelle stratégie de réindustrialisation (lire l’entretien page 13) ? Plusieurs signaux laissent penser que cette thèse mérite d’être étudiée, en particulier le fait que « pour la première fois depuis une trentaine d’années, la reprise des emplois manufacturiers aux Etats-Unis depuis le creux de la récession en juin 2009 a été relativement meilleure ou moins molle que la reprise de l’emploi total », observe Jean-Michel Boussemart.

Autre signe révélateur, l’heure n’est plus à la délocalisation à tout va en faveur des pays aux coûts salariaux les moins élevés. « Les industriels ont réfléchi à la façon d’utiliser l’innovation afin de renationaliser une partie de leur outil de production », indique Philippe Waechter. Ils reconstruisent chez eux des sites d’assemblage intégrant des progrès techniques qui permettent de fabriquer de nouveaux produits à des coûts compétitifs. Plus sophistiqués, ces sites embauchent surtout des ingénieurs.

Le problème est que « l’on ne sait pas encore ce que vont devenir les ouvriers qui travaillaient sur les anciennes chaînes de production et qui n’ont pas de qualifications particulières », relève Philippe Waechter. Cette éviction est susceptible de « créer une fragilité macroéconomique : les écarts de distribution des revenus et de pouvoir d’achats vont encore s’accroître, ajoute l’économiste. Mais pour les Etats-Unis, pays à la balance commerciale fortement déficitaire et très endetté, cette relocalisation basée sur la technologie est une façon de retrouver de l’autonomie de croissance. Elle évite aussi d’être accusée de protectionnisme puisque les frontières ne sont pas fermées aux produits venant de l’extérieur ».

Le gain de cette stratégie est double, expose d’ailleurs Sophie Mametz : « Ce mouvement de réindustrialisation s’observe surtout dans les biens d’équipement et l’automobile, des secteurs d’exportation permettant aux Etats-Unis de regagner des parts de marché par rapport à l’Europe et de réduire, là encore, leur déficit commercial. » L’écart de croissance de l’économie américaine avec la zone euro commencerait-il à devenir structurel ?

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