L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor à la direction générale de BNP Paribas

Incohérences réglementaires

le 08/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Contrairement à une idée largement répandue, les réformes en cours du système financier sont profondes et façonnent un paysage entièrement nouveau pour les années à venir. Mais elles ont été élaborées à la hâte, sans toujours procéder d’une vue globale de leurs conséquences, et maintenant qu’elles déboulent dans le quotidien des banques, leurs incohérences apparaissent.

Voici un échantillon de quelques-unes des plus stratégiques d’entre elles :

1. Les marchés sont les grands bénéficiaires de la réforme, bien qu’ils aient été la cause principale de la propagation qui a donné à cette crise son caractère systémique : tout a été fait pour pénaliser l’intermédiation bancaire, et le deleveraging (réduction de l’effet de levier, NDLR) en cours touche d’abord les encours de crédit, c’est-à-dire ce que le régulateur contrôle. C’est un phénomène bien connu des psychanalystes : quand on est submergé par son environnement et paralysé par l’angoisse, on s’acharne à maîtriser ce qui reste sous son contrôle, pour se rassurer. Avec l’effet de se précipiter dans une spirale d’addiction : les mesures prises sont inefficaces, ce qui conduit à resserrer davantage encore la contrainte sur ce que l’on contrôle, avec toujours le même désir de se rassurer et avec toujours le même échec, et ainsi de suite, dans un cercle vicieux infernal.

2. La réforme va donner une nouvelle vie au modèle « originate-to-distribute » tant décrié dans la crise des crédits subprime. Expliquons-nous. Comme chacun des régulateurs nationaux essaie de reprendre la main sur ce dont il se sent responsable et, surtout, qu’il maîtrise, c’est-à-dire ce qui se passe sur son territoire, la « fragmentation » géographique du système globalisé de naguère s’installe. Elle est déjà à l’œuvre en Europe avec le repli du système financier américain, Réserve fédérale en tête. Du coup, en plus de favoriser les financements désintermédiés, la réglementation rend désormais précaire l’accès à toute devise qui n’est pas la « sienne » : si une banque européenne veut exister sur le marché du dollar, elle ne peut le faire que si elle parvient à se « débarrasser » le plus vite et le plus complètement possible des dollars qu’elle mobilise pour les opérations qu’elle initie auprès de ses clients. Le modèle bancaire est bien d’originer les opérations en devises et de les distribuer.

3. Le marché des actions, qui a pourtant fait la preuve de sa profondeur à travers les crises, est le plus pénalisé. Personne ne peut contester le bien-fondé de la préoccupation des régulateurs de Bâle III d’obliger les banques à se montrer plus vigilantes et prudentes dans la gestion de leur risque de liquidité en limitant la « transformation » qu’elles effectuent - même s’il s’agit de leur rôle social le plus bénéfique et que personne d’autre n’est prêt à assumer ce risque. Mais au passage, les nouvelles règles prévoient de pénaliser non seulement les banques mais aussi les entreprises, en ne reconnaissant pas les actions comme « actifs liquides de haute qualité ». Et pour ne pas être en reste, le régulateur des assurances fait de même. Si les banques sont incitées à raccourcir leurs engagements et que les assureurs sont découragés de détenir des actions, qui va fournir l’épargne à long terme dont ont tant besoin les entreprises pour leur croissance ?

4. La dette souveraine, aujourd’hui la plus risquée, est l’actif sûr de la réglementation : après la crise des crédits subprime, les titres d’Etat sont apparus comme des valeurs refuges et, très naturellement, le régulateur a incité les banques à détenir des Treasuries aux Etats-Unis et des obligations souveraines en Europe. La crise de la zone euro rend cette demande paradoxale : il est exigé simultanément des banques de détenir des titres et de les déprécier en les « marquant au marché » dans leurs comptes, réduisant ainsi les précieux fonds propres qu’on leur demande à toute force d’accroître. Ce que révèle cette incohérence, c’est l’incompatibilité entre l’économie rêvée des défenseurs des marchés efficients et le monde régulé dans lequel nous entrons : entre une libéralisation plus complète et la « répression financière », il faudra choisir. Que l’on ne se trompe pas sur le sens de ces remarques : la tâche des régulateurs est difficile et il est compréhensible que des incohérences apparaissent. Mais il est urgent, à ce moment de la réforme, de prendre du recul et de réfléchir à la cohérence d’ensemble du dispositif mis en place. C’est beaucoup plus important aujourd’hui que d’empiler de nouvelles réformes sur les anciennes, même si c’est plus « rassurant » que de se demander pourquoi les anciennes ne suffisent pas.

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