L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

Incertitude, science et ignorance

le 13/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Les commentaires économiques sont émaillés de références à l’incertitude. Certains diront que, quand on ne sait pas, il est plus facile de parler d’incertitude que d’avouer son ignorance. L’incertitude se distingue du risque (Knight: risk, uncertainty and profit, 1921). On peut tenter de quantifier ce dernier en identifiant les états possibles de la nature (par exemple récession, stagnation, expansion), en en proposant une mesure et en y associant des probabilités d’occurrence. On peut en inférer des espérances, des dispersions, des distributions… On ne peut pas, par définition, en faire autant pour l’incertitude. Pour autant, les éléments d’incertitude alimentent les débats. Ces derniers mois, on a ainsi évoqué quatre « cavaliers de l’apocalypse » : le « fiscal cliff » américain, la persistance de la crise de la dette souveraine dans la zone euro, les développements géopolitiques au Moyen-Orient et leurs conséquences sur les prix de l’énergie, l’éventualité d’un « hard landing » (atterrissage brutal, NDLR) en Chine. Mais si incertitude il y a, on a peut-être oublié un cinquième élément, que l’on ne connaît pas, et qui pourrait bien être le plus important ! L’incertitude n’est pas seulement un élément de rhétorique. L’existence d’un sentiment d’incertitude est une donnée objective qui peut, d’une part, faire l’objet de mesures et, d’autre part, permettre d’expliquer certains comportements ou évolutions économiques.

S’agissant de la mesure, la volatilité vient d’abord à l’esprit. Elle peut être appréhendée simplement, à partir de données empiriques (cours de Bourse, taux de change…), ou dans sa dimension implicite, tirée du « pricing » des options par exemple. Elle peut être cernée en observant la fréquence avec laquelle le mot incertitude est associé aux termes « perspectives économiques » ou « politique économique » dans les médias. Le Fonds monétaire international (FMI) a récemment entrepris de quantifier les effets de l’incertitude, mesurée par des indicateurs du type que nous venons de décrire, sur les performances de croissance. Plus précisément, il s’est interrogé sur le fait de savoir si un niveau élevé d’incertitude était de nature, d’une part, à accentuer l’ampleur des récessions et, d’autre part, à freiner les reprises.

Sur la base des expériences de récessions observées dans 21 pays, le FMI montre, dans la dernière livraison de son World Economic Outlook, que les différentes mesures de l’incertitude sont significativement plus élevées dans les phases de récession que dans les périodes d’expansion. Autrement dit, l’incertitude est clairement pro-cyclique. Dans la reprise qui a suivi la grande récession de 2008-2009, elle est restée inhabituellement élevée et volatile, contrastant avec la baisse qui accompagnait les reprises antérieures. Lorsque l’incertitude est particulièrement forte, l’ampleur des récessions est deux fois plus forte et les reprises nettement plus molles. L’effet négatif de l’incertitude se manifeste prioritairement sur l’investissement.

Ces résultats suscitent naturellement des réserves. On peut s’interroger sur la causalité : les récessions n’alimenteraient-elles pas l’incertitude ? Quelques études académiques récentes suggèrent qu’il n’en est rien. Un article du NBER* de juillet dernier (Bloom et al.), fondé sur une approche microéconomique portant sur des entreprises américaines, montre que la variance de l’évolution des chiffres d’affaires dans la grande récession a augmenté de 125 % et celle de l’évolution de la productivité totale des facteurs de production de 76 %. Les auteurs concluent que l’incertitude est un déterminant du cycle. Elle entretient l’attentisme en matière d’embauche et d’investissement et pèse sur les gains de productivité : les entreprises les plus efficaces diffèrent leur développement et la contraction d’activité des moins efficaces est freinée. Leurs simulations, menées à partir d’un modèle fondé sur des hypothèses raisonnables, aboutissent à un effet de l’incertitude sur le PIB pouvant aller jusqu’à 3 %. Backer et Bloom, dans une autre étude du NBER d'octobre dernier, mettent en évidence, sur la base de l’observation de 60 pays entre 1970 et 2012, des hausses de l’incertitude (volatilité de la Bourse, des obligations, du change, couverture par les médias…) consécutives à des chocs exogènes (de type catastrophes naturelles, révolutions, actes terroristes) qui débouchent sur des contractions du PIB. Sur la base de simulations, ils montrent par ailleurs que l’incidence de l’incertitude sur l’activité apparaît plus marquée dans les pays caractérisés par un marché du travail rigide ou un marché financier peu développé.

Au total, il paraît judicieux à l’avenir de donner à la notion d’incertitude toute la place qu’elle mérite dans l’analyse économique, et de ne plus les considérer comme un simple « élément de langage ». 

*National Bureau of Economic Research.

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