Grèce, une économie à inventer

le 09/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Une transition complète du système politique et économique est nécessaire pour que le pays puisse rester dans la zone euro.

Représentation agrandie d’une ancienne drachme à Athènes en février 2012. Photo : Kostas Tsironis/Bloomberg

Depuis son déclenchement avec la révélation, fin 2009, d’un déficit abyssal de 12 % en Grèce, la crise de la dette souveraine a embrasé tout le front sud et ouest de la zone euro. A présent, la voilà revenue dans son « foyer » : Athènes où les bailleurs de fonds désespèrent de trouver le chemin d’un redressement économique. Les programmes et prévisions mis sur pied depuis mars 2010 n’ont jamais eu le temps d’être appliqués ou de se vérifier qu’ils devaient déjà être modifiés. « A chaque fois que nous retournons à la table de négociation, le prix du sauvetage augmente », se lamente un officiel européen. Ces jours-ci, la troïka, composée de la Commission de Bruxelles, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale européenne (BCE), peine encore à mettre sur pied le second programme pourtant annoncé en juillet 2011. « On ne sait pas quand la mission sera finie », reconnaît-on à Bruxelles.

Pour permettre au pays d’honorer une tombée obligataire de 14,5 milliards d’euros en mars, les bailleurs risquent de devoir se résoudre à continuer les décaissements dans le cadre du premier programme, pourtant notoirement périmé. « La septième tranche du premier programme aurait dû devenir la première tranche du second programme », confie-t-on à la Commission. Ainsi, on en serait resté sur le premier à un versement total de 73 milliards, dont 53 par les Européens, entre mai 2010 et décembre 2011 (au lieu des 110 prévus), les 130 milliards du second programme prenant le relais. Mais ce nouveau ballon d’oxygène est encore plus difficile à gonfler que le premier. « On commence à toucher au secteur privé, c’est compliqué, reconnaît cette source. Dans ces conditions, on continue à discuter du premier programme. »

La Grèce entame sa quatrième année de récession consécutive, avec une contraction totale du produit intérieur brut d’une quinzaine de points de pourcentage. La cure n’est pas terminée pour autant. La semaine dernière à Athènes, le représentant du FMI au sein de la troïka a porté le fer. « Il est clair que les salaires grecs sont trop élevés par rapport à la productivité », a déclaré Poul Thomsen. Le salaire minimum (751 euros brut par mois) y est de 35 % supérieur à celui du Portugal et 20 % à celui de l’Espagne. En contrepartie, il plaide ouvertement, au grand dam de Berlin, pour une participation des créanciers publics à la restructuration de la dette grecque aux côtés des créanciers privés (lire l’encadré page 16). Avec un succès limité pour l’instant.

Double effet

Ce n’est pas la première fois que le versement d’une tranche est retardé. Cette fois, la toile de fond des négociations a changé car les mois passés ont provoqué un double effet de réalité.

D’abord, la relative embellie du premier semestre 2011, qui avait vu une légère amélioration de la situation sur le plan des exportations, a été totalement balayée par la sinistrose du second semestre. La stratégie consistant à miser sur l’impôt pour réduire les déficits ne paie pas puisque la base imposable se resserre plus vite que les taux de prélèvement. « L’adaptation budgétaire a été fondée de manière exagérée sur les hausses d’impôts, nous aurions dû mettre davantage l’accent sur la limitation des dépenses, c’est l’un des secteurs où nous aurions pu être plus convaincants auprès du gouvernement », a commenté récemment Poul Thomsen. Un constat partagé par le président de la SEV, la principale organisation patronale du pays. « Le principal problème de la Grèce réside dans les dépenses publiques non vérifiées injustifiées », estime Dimitris Daskalopoulos (lire l’entretien). Et de suggérer la création d’« une limite haute de la part des salaires et des retraites dans le PIB » comme « incitation à la croissance ».

Le second effet de réalité provient de la task force créée en septembre 2011 et emmenée par l’ancien vice-président de la Banque européenne de reconstruction et de développement (Berd), Horst Reichenbach. Cette équipe de soutien aux réformes composée d’experts venus de la Commission et des administrations nationales a pris la mesure de la désorganisation de l’appareil d’Etat dont le nombre de fonctionnaires a pourtant doublé entre 2000 et 2010. Coordination interministérielle totalement inexistante qui prive le Premier ministre de courroie de transmission, absence générale de définition des fonctions dans l’administration, corruption et inefficacité de l’administration fiscale, absence de contrôle des dizaines de milliards d’euros des fonds structurels européens : tout cela a contribué à alimenter la frustration des bailleurs qui s’est exprimée brutalement dans l’idée allemande de confier l’exécution du budget grec à un commissaire européen. « Nous aurions du aller là-bas il y a dix-huit mois », regrette un de ces experts.

Cohésion sociale

C’est peu dire que l’économie grecque part de très loin. « Le but de tous les changements entrepris est d’avoir une société qui fonctionne comme dans le reste de l’Europe, qui soit ouverte et où la concurrence existe partout, où quiconque veut lancer une affaire puisse le faire », explique Dimitris Daskalopoulos. Selon lui, le plus grand succès de ces deux dernières années a été la remise à plat du système de sécurité sociale. L’actuel ministre de l’Intérieur Tasos Giannitsis, l’avait déjà expérimenté en 2001. Il avait reculé face à la grogne parlementaire et syndicale. « La différence entre ce gouvernement et les précédents, c’est qu’il est prêt à la confrontation au lieu de se contenter de mesures superficielles », dit cet économiste diplomé de l’université libre de Berlin, seul soutien indéfectible de Lucas Papademos dans un gouvernement tenu par les trois principaux partis. Récemment, le chef du gouvernement a dû remettre sur le métier une loi libéralisant les professions réglementées pourtant votée en 2011. Elle avait été truffée d’amendements la dénuant de tout effet.

Mais alors que les réformes structurelles commencent à peine, la cohésion sociale est mise à mal par la hausse du chômage (15 %) et l’appauvrissement général. La presse, de son côté, tire à boulets rouges sur le diktat germano-bruxellois. Des rumeurs impossibles à vérifier indiquent que certains intérêts économiques, dans les médias, la construction ou le transport, envisagent une sortie de la zone euro comme un moyen commode de se désendetter et pourraient encourager une partie de la classe politique à aller dans ce sens. Le fait est qu’une partie des dettes du secteur privé finance des actifs qui ne sont pas détenus en Grèce. Le transport naval grec, dont la capacité a littéralement explosé (+30 %) entre 2005 et 2010, est typique de cette asymétrie : seulement un tiers de la flotte détenue par des Grecs, qui représente elle-même 15 % des capacités mondiales, est sous pavillon grec.

Invité à Athènes le mois dernier par l’influent financier Stelios Zavvos, l’économiste Daniel Gros a estimé que la seule voie possible était la poursuite de la dévaluation interne, à l’instar de l’Estonie. « C’est le choix auquel la Grèce fait face. Pour réussir par consentement collectif, il faut une société politique qui fonctionne. La force d’une société en temps de crise réside dans sa capacité à s’unir. C’est ce que l’Europe attend. Tout n’est pas perdu, mais il est minuit moins deux minutes », a-t-il lancé au gotha des affaires grec réunis sous l’égide de l’association des anciens de la Harvard Business School. « Ce pays va dépendre de la charité financière de l’Union européenne pour beaucoup de temps encore. Même s’il arrivait à ramener son endettement à 120 % de PIB, qui peut croire qu’il pourra retourner sur le marché en 2021 ? », interroge une source européenne bien informée. Les semaines passées n’ont pas apporté beaucoup de bonnes nouvelles. Mais elles ont au moins permis aux bailleurs de fonds d’Athènes de comprendre que la transformation économique et surtout politique du pays nécessitait au bas mot une décennie. La question est donc de savoir si les soutiens européens de la Grèce et le FMI voudront accompagner la mutation qu’ils ont à peine réussi à déclencher après presque deux ans de programme, et s’ils sont prêts à reconsidérer leurs propres priorités quitte à ajuster le remède économique prescrit au pays afin de lui permettre d’atteindre cet horizon.

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