DOSSIER Investissement vert

Les grands clients restent à convaincre

le 07/04/2011 L'AGEFI Hebdo

S'ils séduisent les particuliers, ces fonds présentent des risques qui tiennent certains institutionnels à l’écart.

Les événements à la centrale Fukushima-Daiichi au Japon ont mis en lumière les dangers portés par la filière nucléaire. Ce drame donne des arguments aux promoteurs des fonds verts, ces stratégies d’investissement qui retiennent des entreprises dont l’activité est en lien (plus ou moins direct) avec les problématiques environnementales des énergies renouvelables, de l’eau, de l’agriculture, des bois et forêts, du traitement des déchets…

Du côté de Pictet, on refuse catégoriquement d’estampiller tout produit thématique maison de fonds « vert ». « Nous proposons des idées d’investissement sur le long terme », insiste Hervé Thiard, directeur général de Pictet & Cie à Paris. La maison suisse a créé dès 2000 ce qui se révélera l’un de ses succès commerciaux : Pictet Fund Water. Doté d’un actif sous gestion de 2,3 milliards d’euros, ce fonds investit dans des entreprises de tout pays dont l’activité est liée à l’eau (approvisionnement, traitement, mais aussi eaux en bouteilles…). Depuis ont été lancés Clean Energy (énergies propres), Timber Fund (secteur du bois) et Agriculture (fertilisants, mécanisation, transport…). Même facilement appréhendables car en lien avec les grandes préoccupations environnementales de demain, « les technologies de l’environnement peuvent être une mine d’or comme un champ de mines », lance avec humour Eric Borremans, responsable du développement de l’ISR de BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP). Pour se prémunir du « pire », le gestionnaire a donc opté pour la délégation de la gestion d’une partie de son offre environnementale auprès d’un spécialiste du secteur : Impax Asset Management.

De nombreux risques

Parmi les fonds gérés par Impax figurent Parvest Global Environmement - adossé à des sociétés dont 20 % du chiffre d’affaires provient des divers marchés de l’environnement -, son pendant, Parvest Environmental Opportunities - dont le seuil du chiffre d’affaires a été relevé à 50 % - et BNP Paribas Aqua - investi dans des entreprises dont au moins 20 % de l’activité est liée au secteur de l’eau. Enfin, BNPP L1 Green Tigers, géré par BNP Paribas Asset Management depuis Hong-Kong, retient des entreprises qui apportent des solutions aux défis sociaux et environnementaux en Asie.

Si ces offres sont à première vue complètes, on constate que les sociétés sous-jacentes entretiennent parfois un lien lointain avec le secteur initialement visé. Raison invoquée : une liquidité qu’il faut assurer, les spécialistes « verts » étant souvent des petites et moyennes capitalisations boursières. Chez Pictet, on a choisi de piloter cette liquidité, notamment par le panachage des capitalisations. Le fonds Pictet Agriculture, par exemple, est constitué à hauteur de 53,5 % de large caps (supérieures à 5 milliards de dollars) et 40,9 % de small et midcaps. Du côté de BNPP IP, on explique que les stratégies qui admettent des entreprises dont 20 % seulement du chiffre d’affaires provient du secteur de l’environnement « permettent au gérant de se positionner en amont sur de grands groupes qui ont fait de l’environnement un axe de développement stratégique, souligne Eric Borremans. Il s’agit de profiter d’un potentiel de croissance important. » D’autres ont fait le pari de jouer les spécialistes « pur sucre », au rang desquels Financière de Champlain. Ainsi, Performance Environnement retient 37 % d’actions dont la capitalisation s’échelonne entre 500 millions et 3 milliards d’euros, et 21 % du portefeuille est exposé à des capitalisations situées en dessous de ce seuil. La pureté du fonds a été privilégiée et le rapport de gestion n’hésite d’ailleurs pas à préciser que « les actions de petites et très petites capitalisations (Marché Alternext voire Marché Libre) sont susceptibles de rencontrer des risques de liquidités ».

Isabelle Cabie, responsable ISR chez Dexia AM, n'est pas convaincue par les fonds thématiques (Green Planet est le seul fonds vert du gestionnaire, distribué exclusivement auprès d’une clientèle de particuliers belges) et met en garde : « Outre la liquidité, la difficulté pour un promoteur de produits thématiques est de composer avec un phénomène de mode, et donc de capter une tendance au bon moment, explique-t-elle. De plus, ces produits sont relativement volatils, confrontés à des bulles régulières et à un contexte réglementaire mouvant. » Voilà ce qui parachève une liste d’écueils assez longue.

Les secteurs sous-jacents dépendent effectivement des politiques réglementaires gouvernementales. Une fermeture des robinets, et les cours boursiers plongent. « Néanmoins, les acteurs sont de moins en moins dépendants des aides des gouvernements, nuance Hervé Thiard. Quand l’Etat se désengage, c’est le signe que l’on rejoint les prix du marché. Il est vrai que sur le court terme, la réduction des prix d'intervention provoque la contraction brutale des marges des producteurs d’énergie. » De plus, ces entreprises sont par nature particulièrement endettées, « en raison de leur modèle de développement très capitalistique », reconnaît Jean-François Descaves, président de Financière de Champlain. Sans oublier le risque de bulle spéculative qu’on a vu, notamment sur l’énergie solaire ou encore les biocarburants, et qui nécessite une discipline d’investissement de fer. « En 2006, le secteur de l’énergie solaire se payait jusqu’à 50-60 fois ses bénéfices, rappelle Eric Borremans, ce qui était totalement injustifié ! » Peu impressionnés par la volatilité de tels produits, les gestionnaires de fonds verts comparent les performances délivrées non pas à un indice type mais à un benchmarck généraliste, gage de leur confiance à obtenir de la surperformance dans le temps.

Clientèle hétérogène

La nature des investisseurs dépend du déploiement commercial de la maison de gestion. « Petit à petit, les institutionnels pensent leur allocation en termes sectoriels ou thématiques, la diversification géographique apportant de moins en moins d’efficacité », explique Hervé Thiard. Les fonds sur l’eau et l’agriculture comptent chacun 60 % d’institutionnels, contre 40 % pour le fonds adossé aux énergies propres, le fonds Timber comptabilisant 90 % de gros investisseurs. « Historiquement, les institutionnels s’exposent aux forêts par l’intermédiaire de fonds de private equity, poursuit-il. C’est une thématique qu’ils connaissent bien, qui offre une protection contre l’inflation, souvent en cœur de portefeuille et désormais accessible via des fonds d’actions cotées. » Pour BNPP IP, ce sont les fonds de pension du nord de l’Europe qui affichent leur inclination à la thématique, tandis que du côté de Financière de Champlain, « les institutionnels entrés au plus haut du marché en 2006 se sont en partie désinvestis du thème des énergies renouvelables, particulièrement malmenées entre 2007 et 2010 », regrette Jean-François Descaves. Reste les particuliers « qui affichent une véritable appétence pour ces produits, explique Paul Younès, directeur général adjoint de l’UFF, banque conseil en gestion de patrimoine dont la clientèle est à 90 % retail. Ces produits thématiques sont commercialement plus simples à expliquer que les fonds ISR (investissement socialement responsable, NDLR) ayant une approche Best in class ». Convaincu que cette tendance était plus qu’un effet de mode et que les investisseurs appelaient de leurs vœux l’investissement utile et de long terme, le réseau de conseillers en gestion de patrimoine lance fin 2010 son propre fonds : UFF Capital Planète, un mix des quatre fonds thématiques de Pictet & Cie. En quelques mois, la collecte a atteint 8 millions d’euros. Le récent observatoire UFF-IFOP le note : 67 % des 300 clients patrimoniaux sollicités lors de l’enquête souscriraient, s’ils devaient investir demain, un fonds respectant les valeurs environnementales, sous réserve d’une performance équivalente à un fonds traditionnel. Cœur sensible s’abstenir.

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