Des gestions françaises sereines avant Ucits IV

le 09/12/2010 L'AGEFI Hebdo

Les acteurs sont mesurés quant à l’impact de la directive sur leur développement européen.

Le compte à rebours a commencé. A partir du 1

erjuillet 2011, les sociétés de gestion françaises, à l’instar de leurs consœurs européennes, vont pouvoir bénéficier à plein de la directive Ucits IV (OPCVM IV). Ce texte attendu de longue date va faire sauter certaines des barrières à la distribution transfrontalière des fonds (voir le tableau) et pourrait donc accélérer le développement des français sur le Vieux Continent. Pour autant, l’enthousiasme des acteurs est très variable selon leur taille et leur histoire. Une étude, publiée le 6 décembre par RBC Dexia et le cabinet amGroup, révèle un certain scepticisme quant au potentiel de la directive à favoriser une telle expansion.

De fait, les grandes maisons, telles Amundi ou BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP), estiment que la directive ne devrait pas avoir d’incidence majeure sur leur activité commerciale. Et pour cause. Elles n’ont pas attendu Ucits IV pour pousser leurs pions au-delà des frontières. « Nous sommes déjà bien présents en Europe, avec deux centres de gestion à Paris et à Londres et des expertises locales dans plusieurs pays, observe Nicolas Calcoen, directeur de la stratégie et du développement chez Amundi, numéro trois de la gestion d’actifs en Europe avec 687,7 milliards d’actifs gérés à fin septembre. Ce modèle d’organisation nous semble adapté au contexte ouvert par la directive Ucits IV. »

Le discours est à l’avenant chez BNPP IP. Depuis l’acquisition de Fortis en 2008, la société de gestion a considérablement élargi son champ d’action. Sur ses 539 milliards d’euros d’actifs sous gestion, 35 % proviennent déjà du Benelux et du reste de l’Europe. « Nous avions largement anticipé certaines mesures et la directive n’aura qu’un impact assez faible sur notre stratégie de développement », juge Marc Raynaud, responsable de Global Funds Solutions chez BNPP IP.

Une vision nuancée

Tous ne partagent pas cette vision. Certains estiment qu’Ucits IV favorisera leur expansion européenne. « La directive doit nous permettre de gérer depuis Paris des OPCVM de droit étranger européen, explique Jean-Marie Catala, directeur du développement chez Groupama Asset Management (AM), qui comptabilise 7,7 milliards d’euros d’encours pour des clients hors de France sur un total de 96,3 milliards (à fin août). De fait, nous allons attaquer les marchés d’Europe du Nord depuis Paris dans un premier temps. En outre, nous aurons la possibilité de diffuser plus facilement des fonds de droit français dans différents pays en raison d’une plus grande rapidité d’enregistrement sur place. » Ne tablant pas sur une croissance significative du marché institutionnel domestique, Groupama AM est consciente que son développement doit se faire hors de France, en ciblant en priorité les fonds de pension et les distributeurs de fonds. « Nous avons renforcé nos forces de vente en créant une direction commerciale internationale et nous développons une offre de services adaptée à la demande de ces nouveaux clients », précise Jean-Marie Catala.

Un intérêt similaire chez Allianz Global Investors France (ex-AGF). « Nous fondons beaucoup d’espoir sur Ucits IV, ne cache pas Michel Haski, son directeur général. Ce n’est qu’en 2005 que notre groupe a commencé à mettre en œuvre une stratégie paneuropéenne, en clonant des fonds. Mais nous avons rapidement été confrontés à un problème de taille de ces produits. Avec Ucits IV, il nous sera désormais possible de constituer un fonds luxembourgeois qui sera alimenté par des fonds locaux. » De fait, le groupe a mis en sommeil ses opérations de clonage de fonds mais « Ucits IV favorisera clairement notre expansion européenne par la création de structures ‘maîtres-nourriciers’ qui éviteront de cloner des fonds, ce qui consolidera nos gestion locales, poursuit Michel Haski. D’ailleurs, ce dispositif devrait favoriser le développement à l’international des sociétés de gestion de petite taille. »

A l’image des grandes maisons, de nombreuses boutiques ont en fait déjà posé des jalons à l’étranger. Métropole Gestion et Rothschild & Cie Gestion ont ouvert cette année leurs premiers bureaux de vente hors de France, tout en continuant à couvrir l’Europe francophone depuis Paris. Edmond de Rothschild Asset Management (EDRAM) a, de son côté, monté des succursales à Bruxelles, Francfort et, depuis peu, Madrid. Quant à Mandarine Gestion, il gère seulement 1,4 milliard d’euros mais dispose déjà d’un commercial en Allemagne et aura l’an prochain un apporteur d’affaires en Autriche. En Espagne et en Italie, la société a opté pour une solution « moins coûteuse ». « Nous allons y nouer ce mois-ci un partenariat exclusif avec une société de gestion française implantée sur place et qui n’a pas de fonds actions, annonce Rémi Leservoisier. En Suisse, où nous n’allons pas développer de marketing spécifique, nous allons plutôt attendre Ucits IV qui permettra un enregistrement accéléré de nos fonds. »

Pour les gammes de produits des boutiques, l’impact de la nouvelle réglementation devrait être limité. « Nous restons très réalistes et raisonnables vis-à-vis d’Ucits IV, qui n’est qu’une évolution d’Ucits III, indique François Carlotti, directeur général délégué chez Métropole Gestion. D’un point de vue historique, les changements structurels ont été plutôt apportés par l’euro et Ucits III » qui avait déjà favorisé la distribution multipays. Pour autant, afin de porter les encours de la clientèle internationale d’environ 400 millions d’euros à 2,25 milliards d’ici à 2015, cette maison mise à la fois sur ses FCP (fonds communs de placement) de droit français et sur leurs clones luxembourgeois. Cela nécessite d’enregistrer localement les deux gammes, mais Métropole Gestion estime que les coûts restent « limités » et ne songe pas pour l’instant à utiliser le dispositif fonds « maîtres-nourriciers » ou à fusionner ses produits, une démarche fiscalement délicate. « Nous pourrions en revanche utiliser le passeport société de gestion pour lancer des fonds proches de nos produits actuels mais adaptés à une clientèle spécifique dans un pays », anticipe François Carlotti.

Le modèle Carmignac

Chez Mandarine Gestion, « Ucits IV conforte notre choix d’avoir créé des fonds de droit français, aujourd’hui largement acceptés en Europe, se félicite Rémi Leservoisier. En attendant le futur mécanisme européen de fonds maîtres-nourriciers, nous avons tout de même lancé au printemps une première Sicav luxembourgeoise car en dehors de l’Europe, où nous envisageons de vendre un jour nos fonds, la marque Ucits est encore assimilée aux OPCVM luxembourgeois. » Pour sa part, Edmond de Rothschild Asset Management (EDRAM) a répliqué deux de ses fonds dans la Sicav luxembourgeoise de sa maison mère, la Compagnie Financière Edmond de Rothschild, afin de répondre aux contraintes fiscales de certains clients. Mais sa ligne générale ne change pas. « Nous exportons depuis trois ans des FCP de droit français pour ne pas perdre notre historique de performance, et Ucits IV conforte nos choix industriels », explique Philippe Couvrecelle, président du directoire de la société qui affiche 13,5 milliards d’encours mi-novembre. Rothschild & Cie Gestion (21 milliards d’euros d’encours fin septembre) mise aussi sur les fonds de droit français, mais « une fois la directive transposée dans les pays concernés, nous pourrions gérer, dans d’autres juridictions, des fonds ouverts ou dédiés complémentaires de notre offre actuelle », indique Arnaud Perrier, responsable du marketing et du développement, sans annoncer de projets concrets.

Tous ces acteurs rêvent peu ou prou d’être le nouveau Carmignac Gestion. Celui-ci a multiplié ses encours par cinq en quatre ans pour atteindre 50 milliards d’euros d’actifs, gérés principalement pour le compte de clients étrangers. Un succès qui s’explique par les performances de sa gestion et une logistique solide s’appuyant sur une plate-forme de vente luxembourgeoise, des bureaux à Madrid et Milan… et des fonds de droit français. S’il n’est nul besoin d’être une multinationale de la gestion ou de s’appuyer sur des fonds domiciliés au Luxembourg pour percer hors de France, de telles réussites restent toutefois bien rares.

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