Les gestions françaises en pleine métamorphose

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Les acteurs intensifient leur rationalisation pour reconquérir les particuliers et poursuivre leur développement.

Le siège de BNPP IP. Photo: Xavier Popy/REA

Les grandes maisons françaises de la gestion d’actifs démarrent l’année sur les chapeaux de roue. Après un exercice 2012 marqué par des sorties massives de capitaux chez certains ténors - Natixis Global Asset Management (NGAM) et BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP) avaient respectivement décollecté 15,5 milliards et 18,8 milliards d’euros -, l’activité a retrouvé une certaine vigueur au premier trimestre. Amundi affiche ainsi une collecte nette de 11,1 milliards d’euros, portée par son développement auprès des institutionnels et des distributeurs tiers (+10,7 milliards d’euros) et des entreprises (+2,8 milliards d’euros). Axa Investment Managers (Axa IM) accélère pour sa part son redressement avec des flux nets de 6,4 milliards d’euros au premier trimestre, tandis que NGAM a collecté 3,1 milliards grâce à la bonne dynamique de son activité aux Etats-Unis. « L’activité en Europe reste difficile, nuance cependant Pierre Servant, directeur général de NGAM. Nous sommes en légère décollecte malgré un ralentissement des sorties sur le monétaire au premier trimestre. » Pas question donc de tomber dans l’euphorie. « Le marché de la gestion d’actifs est globalement sous pression, rappelle Yves Perrier, directeur général d’Amundi. En France, il est en recul d’environ 17 % depuis 2007. » BNPP IP en a fait l’amère expérience avec 7 milliards d’euros de sorties nettes à fin mars - soit son quatrième trimestre consécutif de décollecte -, pénalisé par une décollecte sur les fonds monétaires «

 qui avaient atteint une part de marché historiquement élevée », selon la société, et l’arrivée à échéance d’un nombre important de fonds structurés.

Hémorragie dans les réseaux

Malgré le rebond des marchés boursiers qui a stimulé les encours, la gestion d’actifs reste soumise à des vents contraires : aversion au risque des investisseurs, multiplication de contraintes réglementaires, faiblesse des taux d’intérêt qui obère la rentabilité des produits monétaires et obligataires. Pire, les acteurs subissent toujours une hémorragie au sein des réseaux bancaires. « Nous ne retrouverons pas les niveaux de collecte sur les OPCVM que nous avons connus il y a une dizaine d’années », prévient d’ailleurs Pierre Servant. De fait, après 11 milliards d’euros de sorties dans ses réseaux partenaires en 2012, Amundi a encore enregistré 2,4 milliards d’euros de rachats nets au premier trimestre, même si « cette décollecte ralentit par rapport à l’année passée », selon Yves Perrier. « Cette hémorragie reste un vrai souci tant au plan des encours que du compte d’exploitation, note Pierre-Ignace Bernard, directeur associé en charge de la gestion d’actifs chez McKinsey. C’est un vrai handicap et cette situation nuit aux grands acteurs français en comparaison avec leurs grands concurrents internationaux. » Pour autant, les professionnels veulent croire à des jours meilleurs dans leurs réseaux bancaires. « Le mouvement de décollecte des réseaux devrait ralentir car la contrainte de liquidité des banques devrait s’atténuer », anticipe Yves Perrier. Le discours est à l’avenant chez NGAM. « Il y a de la place pour une certaine reprise de la collecte, notamment sur le segment patrimonial sur lequel nous percevons un regain pour des produits plus risqués et pour les actions », avance Pierre Servant. Amundi, qui compte 100 millions de clients particuliers dans le monde pour un encours de 160 milliards d’euros à fin 2012, a d’ailleurs fait de cette clientèle patrimoniale un axe prioritaire de développement avec le lancement d’un véhicule dédié, Amundi Patrimoine (lire l'encadré).

Internationalisation croissante

Soucieux de redonner de l’allant à leur activité dans les réseaux bancaires, les acteurs doivent toutefois redoubler d’efforts pour réviser leur dispositif commercial afin d’accompagner des conseillers souvent noyés dans le foisonnement des offres proposées. « Les intermédiaires financiers doivent travailler sur leurs capacités de distribution, estime Pierre-Ignace Bernard. Or les réseaux bancaires ont perdu du savoir-faire en matière de commercialisation d’épargne mobilière. Il y a un travail d’éducation à faire et une nécessité d’avoir une approche adaptée au segment de client. » Une telle démarche est déjà largement à l’œuvre, tous les acteurs ayant passé au crible l’ensemble de leurs gammes de fonds. « Nous avons largement renouvelé nos gammes de produits pour mieux répondre aux besoins de chaque segment de clientèle : ‘mass-affluent’, clientèle patrimoniale et entreprises, explique Yves Perrier. Nos travaux de rationalisation nous ont conduits à réduire le nombre de nos fonds ouverts de près de la moitié depuis cinq ans et nous entendons poursuivre ce mouvement. » Quant à BNP IP, « notre programme de réaménagement de l’offre est pratiquement terminé, avec un objectif de 50 % de produits en moins à fin 2013 », selon la société.

Cruciale pour réveiller l’appétit des clients particuliers, cette révision de leur positionnement produits constitue surtout une impérieuse nécessité pour accélérer leur développement à l’étranger. « A l’international, la taille des fonds et le niveau de collecte sont intimement corrélés, observe Pascal Koenig, associé industrie financière et responsable de la gestion d’actifs chez Deloitte. L’an dernier, si les 25 plus gros véhicules représentaient seulement 8 % des encours, le Top 25 des fonds distribués représentaient 38 % des ventes. » Les acteurs français ne ménagent donc pas leurs efforts pour repenser leur gamme à destination de l’international. Axa IM entend ainsi supprimer 200 fonds sur les 1.800 portefeuilles que la société gère actuellement. « Cette année, nous avons remis l’accent sur la rationalisation de notre gamme en Europe car notre activité y est sous pression, indique pour sa part Pierre Servant. C’est nécessaire car les investisseurs veulent des fonds de taille plus importante, à partir de 100 millions d’euros pour des fonds actions et au-delà d'un milliard pour les produits obligataires. Nous cherchons à réduire notre gamme de fonds ouverts de 10 % à 20 %. »

Des projets tous azimuths

L’enjeu est crucial. Vu la faible croissance dans leurs marchés domestiques et dans leurs réseaux bancaires, la planche de salut des grands acteurs français passe en effet par l’international. Les ténors du secteur fourmillent d’ailleurs de projets pour donner une plus grande envergure à leurs activités hors de leurs bases. « Nous redoublons d’efforts au Royaume-Uni auprès des institutionnels et des particuliers, évoque Pierre Servant. Nous avons ainsi lancé toute une gamme de fonds britanniques pour séduire cette clientèle. » L’Europe du Nord (Allemagne, Benelux, pays Scandinaves), où les fonds de pensions et autres fonds souverains se développement significativement, constitue également un sérieux relais de croissance tant pour NGAM que pour Amundi qui a récemment ouvert une activité en Suède. Tous les acteurs tournent surtout leurs regards vers l’Asie. Une zone dans laquelle Amundi, qui a récemment ouvert à Taïwan et souhaite se lancer en Thaïlande, met l’accent sur la distribution pour porter ses encours de 70 à 100 milliards d’euros d’ici trois à cinq ans. NGAM n’est pas en reste. « Nous avons renforcé notre présence à Singapour et nous avons ouvert notre activité à Hong Kong, indique Pierre Servant. Le développement en Asie nécessite d’avoir une présence locale forte ainsi que des offres adaptées à chacun des marchés. » De fait, la route est encore longue afin de lutter à armes égales avec les grands acteurs internationaux. « Les français doivent rester à l’offensive s’ils veulent jouer dans le peloton des ténors du secteur au niveau mondial, conseille Pierre-Ignace Bernard. La taille n’est pas une fin en soi mais elle donne les moyens de financer une infrastructure de distribution à l’international et une palette large de compétences produits. » Les grandes maisons françaises de la gestion d’actifs ont donc encore du pain sur la planche pour s’exporter davantage et réduire leur dépendance à leurs marchés domestiques.

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