Gestion, l’international passe par le Luxembourg

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Pour se développer à l’étranger, le passeport des fonds domestiques ne suffit pas toujours. Le Grand-Duché reste incontournable dans de nombreux cas.

Le Palais des Grands Ducs à Luxembourg. Photo: Bloomberg

A l’heure où le marché français de la gestion d’actifs continue de s’essouffler (décollecte de 13,3 milliards d’euros en 2012), le développement à l’international devient une nécessité. « Les sociétés françaises font effectivement face à un véritable défi pour aller chercher des capitaux étrangers, mais elles disposent de réels atouts », atteste Guillaume Eliet, secrétaire général adjoint en charge de la gestion d’actifs à l’Autorité des marchés financiers (AMF).

A l’exemple de Carmignac Gestion, dont 75 % des encours proviennent désormais de l’étranger, le mouvement s’accélère. Une enquête du service Economie-Recherche de l’Association française de la gestion financière (AFG) le souligne. Les encours gérés sur le marché français pour le compte de clients non résidents représentent aujourd’hui plus de 350 milliards d’euros, soit 13 % des actifs gérés.

Historiquement, ce développement s’est fait via les Sicav à compartiments luxembourgeoises. Cela a été le cas pour Amundi, Axa IM ou BNPP IP, bien que les récents succès hors de nos frontières de Carmignac Gestion ou Financière de l’Echiquier aient été réalisés à partir des fonds de droit français. «

C’est un label apprécié et reconnu», explique Guillaume Eliet. Pour preuve à fin 2012, 2.700 fonds de droit français étaient enregistrés à travers le monde (+20 % sur un an). A première vue, ce développement semble facilité par la directive Ucits et bientôt AIFM. « Le passeport Ucits (depuis juillet 2011) a clairement apporté des améliorations», constate Stéphane Janin, directeur des affaires internationales de l’AFG. L’une d’elles est de faciliter l’enregistrement des fonds dans l’Union européenne puisque la procédure se fait entre régulateurs alors qu’auparavant, c’était à la société de gestion de faire les démarches auprès du régulateur du pays visé.

Malheureusement, par la suite, ce n’est pas aussi simple. « Toute modification du prospectus doit être signalée à l’autorité de régulation du pays par la société de gestion elle-même et non par son régulateur comme pour le passeport initial », nuance Stéphane Janin. Mais surtout, chaque marché conserve ses propres règles pour la commercialisation des fonds auprès du grand public. « Nous avons encore besoin de demander une autorisation au régulateur local pour servir la clientèle particulière », indique Stéphane Toullieux, directeur général à la Financière de l’Echiquier.

Ensuite et surtout, la place de Paris souffre de la comparaison avec des places historiquement plus tournées vers l’international comme le Luxembourg ou Dublin. Pour certains, cela n’est qu’une histoire de marketing. « Au Luxembourg, ce sont des génies, reconnaît Stéphane Toullieux. Ils ont réussi à faire croire au monde entier qu’il fallait passer par le Grand-Duché si l’on voulait vendre des fonds européens. » Hormis une plus longue expérience dans la distribution de produits hors de leurs frontières, ces places n’auraient pas beaucoup plus à offrir que Paris où l’on peut trouver « la même qualité de service, souvent moins cher et plus rapide ». Pire, le régulateur luxembourgeois est parfois taxé de laxisme. Madoff en 2008, l’affaire Petercam (problème lié au prospectus d’un fonds obligataire) plus près de nous : dans sa volonté de séduire les fonds internationaux, le Luxembourg ne serait pas assez regardant, selon certains.

Un écosystème mondial

Pourtant, les chiffres sont là : selon les spécialistes, environ 70 % des fonds transfrontaliers européens sont domiciliés au Luxembourg et 20 % à Dublin. Paris suit loin derrière avec 10 %. « On trouve plus de stabilité fiscale et administrative au Luxembourg », confirme Patricia Kaveh, directrice du développement d’Henderson Global Investors France. Une culture multilingue et internationale, une simplicité administrative sont unanimement reconnues au Grand-Duché. « Les équipes y ont une bonne connaissance de tous les pays, des réglementations, de la fiscalité, précise Nicolas Calcoen, directeur finances et stratégie d’Amundi. Tout l’écosystème est bâti autour de cette dimension internationale. » Si, en moyenne, la procédure d’agrément accordé par l’AMF dure vingt jours (ce qui est nettement plus court qu’au Luxembourg), la Sicav à compartiments luxembourgeoise a un avantage indéniable. « Une fois la Sicav créée, l’ouverture de compartiments au Luxembourg devient une formalité », explique Pascal Koenig, associé responsable du pôle gestion d’actifs chez Deloitte.

En outre, « quand on veut travailler avec de grands distributeurs, les banques privées, il faut avoir des fonds au Luxembourg », assure Nicolas Calcoen. « Tous nos clients hors de France sont connectés au Luxembourg, confirme Patrick Rivière, directeur général de La Française. C’est une volonté stratégique, le dispositif est simple, standard, familier à l’ensemble des investisseurs et immédiatement opérationnel. » Hors d’Europe, le Luxembourg est identifié de manière quasi systématique à la marque Ucits. Des spécialistes estiment qu’entre 60 %-80 % des fonds Ucits commercialisés en Asie sont des Sicav de droit luxembourgeois. Les investisseurs sont familiers de ses procédures et de ses produits alors que les FCP (fonds communs de placement) de droit français ont du mal à se vendre. Plusieurs sociétés de gestion s’y sont cassé les dents et envisagent désormais d’opter pour la Sicav luxembourgeoise.

Deux possibilités existent pour profiter du Luxembourg. D’abord, l’ouverture d’une Sicav : « Nous avons fait le choix historique du Luxembourg pour notre stratégie internationale, témoigne Joseph Pinto, responsable du marketing et de la stratégie d’investissement chez Axa IM. Nous y avons une Sicav, Axa World Funds, dans laquelle nous créons de nouveaux compartiments selon nos besoins. » Une stratégie plutôt réservée aux grosses structures.

Arnaud Perrier, directeur commercial et du développement chez Rothschild & Cie Gestion le confirme : « Ouvrir une nouvelle gamme au Luxembourg n’est pas évident. Nous ne sommes pas filiale d’un grand groupe qui pourrait investir dans le fonds ou le distribuer dans son réseau. Cela implique de lancer le fonds sans bénéficier d’un historique de performance. » « Ne pas perdre de client ni les ‘tracks’ des fonds sont des enjeux majeurs », poursuit Pascal Koenig. Une autre solution est possible : ouvrir un fonds nourricier qui va venir alimenter le fonds domestique (le fonds maitre). Ce feeder pourra être ouvert au Luxembourg (ou ailleurs).

Les avantages du registre

Enfin, au-delà de la problématique du véhicule, la place du Luxembourg recèle un avantage opérationnel de taille. La distribution transfrontalière des fonds y est facilitée par l’intervention d’un agent de transfert (comme à Dublin). Pas besoin, comme en France, d’ouvrir un compte chez Euroclear. Le système présente deux avantages : plus simple pour un investisseur étranger, il lui évite « l'ouverture d'un compte dédié au système français avec lequel de nombreux acteurs étrangers ne sont pas familiers », rappelle Julien Cuminet, responsable France des services aux investisseurs et aux fonds chez BNP Paribas Securities Services. Pour le gérant d’actifs, il permet de connaître directement l’identité finale de l’investisseur ou du distributeur. « C’est un système moins sécurisé puisqu’il autorise des délais entre les mouvements de titres et les mouvements de ‘cash’. En France, le paiement et la livraison sont effectués de manière simultanée mais le système facilite la redistribution des 'trailer fees', rémunérant la distribution du fonds », ajoute Julien Cuminet.

Preuve de l’importance de ce registre, les sociétés de gestion commercialisant à l’étranger leurs fonds au format français, comme la Financière de l’Echiquier ou Rothschild & Cie Gestion, se contentent de transiter par un agent de transfert au Luxembourg. Implantés au Luxembourg, ces derniers proposent un point d'entrée en registre aux investisseurs, à charge ensuite pour eux de gérer la mécanique en Euroclear pour l'accès au fonds français. « Nous avons mis en place une plate-forme de distribution globale, le 'Prime TA', offrant aux sociétés de gestion une solution opérationnelle uniforme pour gérer l’ensemble des ordres internationaux », indique Laurent Majchrzak, responsable de la ligne opérationnelle distribution de fonds chez Caceis. Chez BNP Paribas Securities Services, cette solution a été baptisée « Regional TA ». Lancée il y a deux ans, elle dépasse aujourd’hui les 1,5 milliard d’euros d’actifs. Le développement est rapide et les plus gros asset managers français sollicitent ce service. 

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