DOSSIER Systèmes d'information - Asset management

La gestion sous le feu des réglementations

le 24/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Le défi consiste à adapter les systèmes d'information sans nuire à leur cohérence d’ensemble, ni grever les budgets.

La gestion sous le feu des réglementations

Ucits IV, AIFM, Solvabilité II, Emir (European Market Infrastructure Regulation), Fatca (Foreign Account Tax Compliance Act)… : depuis quelques années, une véritable déferlante réglementaire s’abat sur la gestion d’actifs. Une vague d’autant plus écrasante que « la gestion se trouve à l’intersection des réglementations la concernant directement et des règles s’appliquant à d’autres institutions financières, et qui l’impactent par capillarité », confirme Stéphane Janin, directeur des affaires réglementaires de l’AFG (Association française de gestion). Des contraintes non sans conséquences sur les systèmes d’information : « Au cours de ces trois dernières années, nos systèmes d’information ont été reconfigurés sous l’angle IT (informatique, NDLR), flux et organisation pour répondre aux besoins de nos clients institutionnels, notamment ceux liés aux évolutions réglementaires », confirme Olivier Bibiano, directeur des risques de La Banque Postale Asset Management (LBPAM), 130 milliards d’euros d’encours sous gestion. Et les DSI (directeurs des systèmes d'information) s’efforcent de maintenir, malgré cette accumulation, une certaine cohérence d’ensemble des SI : « Il est nécessaire de définir leur trajectoire d’évolution sur plusieurs années afin de les construire sans à-coups, en évitant l’empilement de systèmes multiples », souligne Nicolas Neurdin, DSI de LBPAM.

Ucits IV : des adaptations non négligeables

Dernière réforme d’ampleur concernant directement l’industrie de la gestion, Ucits IV, entrée en vigueur en juillet 2011, a donné lieu, entre autres, à la production obligatoire du KIID (key investor information document ou document d’information clé pour l’investisseur). Loin d’être anodine, la production de ces documents a mobilisé des moyens significatifs chez les acteurs ayant décidé de les produire en interne plutôt que de les sous-traiter auprès de leurs prestataires externes. La plupart en ont profité pour améliorer l’organisation de leurs référentiels, sous-jacente à une production efficiente de ces nouveaux reportings synthétisant diverses informations, généralement en provenance de plusieurs briques logicielles. Ainsi, chez CPR AM, « les éléments permettant de produire le KIID, déjà disponibles en interne, ont été complétés par un enrichissement des référentiels produits et par des moteurs de calculs internes permettant de calculer le SRRI, indicateur synthétique de risque et de performance », explique Philippe Bourgues, responsable des opérations. Le projet, entamé en septembre 2010, a mobilisé un chef de projet à plein temps et deux informaticiens durant plusieurs mois.

Même approche chez OFI AM, qui a conçu cette adaptation réglementaire comme une opportunité d’enrichir le référentiel produits à travers un portail beaucoup plus riche, dénommé BOP, Base OFI Produits. « Ce projet, structurant et fédérateur, a été l’occasion de réorganiser l’alimentation de nos bases véhiculant des données produits, de les synchroniser et d’assainir la gouvernance des données en précisant le rôle des différents services contributeurs », estime Pascale Gabriel, directrice des systèmes d’information chez OFI AM. L’application, développée en interne, a nécessité 150 jours-hommes : un projet substantiel, pour des bénéfices jugés significatifs. Chez EDRAM, Cédric Le Moan, directeur de la maîtrise d’ouvrage, souligne l’intérêt budgétaire de conserver une maîtrise en interne de la production de ce type de reporting  : « En cas d’augmentation du nombre de fonds ou de parts, nous assumons un coût fixe tandis qu’une externalisation aurait entraîné une augmentation des coûts variables. » Le retour sur investissements se mesure donc en termes de coûts, mais pas seulement. Le directeur des risques d’EDRAM, Flavien Duval, considère « la production des calculs et des rapports comme stratégique, au même titre que la gestion. Il est indispensable de pouvoir détecter rapidement les évolutions des indicateurs et d’être à même de les analyser ». Un atout incontestable en matière de réactivité, mais aussi de qualité de service auprès des investisseurs.

Solvabilité II : de lourds enjeux commerciaux

Car avec l’entrée en vigueur prochaine de Solvabilité II chez les assureurs, qui représentent l’essentiel des encours sous gestion de certaines sociétés de gestion, la pression monte chez ces dernières. En effet, parmi leurs clients assureurs, seule une poignée d’acteurs a les moyens de répondre à l’ensemble des exigences, notamment en termes de calcul des capitaux réglementaires liés à l’exposition de leurs portefeuilles. Par conséquent, la majorité se tourne vers les sociétés de gestion pour qu’elles leur fournissent ces éléments dans un format assimilable. « D’ores et déjà, cela se ressent dans les appels d’offres, la société de gestion devant être capable de gérer sous contrainte de SCR (Solvency Capital Requirement) et de fournir des ‘reportings’ de façon multiforme, observe Olivier Bibiano. Potentiellement, cela peut conduire à une reconfiguration des parts de marché, certains institutionnels envisageant de concentrer leurs appels d’offres auprès d’une société de gestion unique, à même de leur fournir, outre les services de gestion, la profondeur et la qualité des informations demandées. » Chez CPR AM également, « Solvabilité II a d’emblée été considéré comme un projet stratégique, car lourd de conséquences sur le plan commercial ainsi que sur nos SI », indique Philippe Bourgues.

Parmi les principaux chantiers liés à Solvabilité II, la qualité des données a constitué un préalable. « Le principal enjeu a été de normaliser les données pour être en mesure de les acquérir et de les transformer, relate Nicolas Neurdin, DSI de LBPAM. Cette question a été résolue par un vaste travail de normalisation des données, à travers un projet de ‘data management’ lancé en 2010. » Dans certaines sociétés de gestion, les travaux mis en œuvre ont aussi été l’occasion de rationaliser l’acquisition de données financières, d’autant que « la transparence accrue des OPCVM a entraîné le doublement du nombre d’instruments gérés dans nos SI », confie Stéphane Dorlencourt, directeur du contrôle des risques chez OFI AM.

Outre le volet « données », Solvabilité II implique également des volets « calculs » et « reporting ». Certains acteurs ont fait le choix de développer l’ensemble de ces volets en interne, à l’instar d’OFI AM : « Les moteurs spécifiques de 'rating' mis en place dans le cadre d'Ucits IV sont utilisés pour le calcul du SCR, précise ainsi Jean-Robert Hervy, responsable du middle-office transverse chez OFI AM. D’ores et déjà, le SCR est publié à chaque fin d’exercice sur les OPCVM ouverts. » Idem chez EDRAM, chez qui les informations utiles au calcul du SCR (résultats des chocs) sont en production et fournis, à la demande, dans les reportings. L’objectif étant, à très brève échéance, de disposer d’outils permettant de gérer en tenant compte des niveaux de SCR attendus : « Nous sommes pratiquement en mesure de gérer les portefeuilles sous contrainte de SCR », annonce Olivier Bibiano.

Emir et Fatca, de nouveaux chantiers

Mais Solvabilité II est loin d’être le seul chantier en cours. Dès janvier 2013, la réglementation Emir va imposer la compensation des dérivés OTC (over the counter, négociés de gré à gré). Or « ses impacts n’ont pas encore été étudiés de près par la majorité des ‘asset managers’ », avertit Omar Safi, directeur conseil institutions financières chez Deloitte. Sur ce sujet, certains acteurs ont toutefois pris de l’avance, anticipant un goulot d’étranglement auprès des compensateurs : « Nous serons opérationnels dès cet été », fait savoir Jean-Robert Hervy, chez OFI AM. Enfin, venue d’Amérique, la loi Fatca commence à préoccuper les sociétés de gestion, mais « à ce stade, très peu de sociétés françaises ont anticipé ses impacts sur leur SI », estime Thibaut de Lajudie, associé chez Ailancy. Même s’ils auront potentiellement moins d’impact sur les métiers, de nouveaux chantiers restent donc à prévoir, à un moment où les volumes d’encours et les marges sont sous pression. 

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