L'invité de L'Agefi

La gestion est à un tournant

le 14/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Les intérêts des gérants doivent plus que jamais être alignés sur ceux de leurs clients. C’est la seule façon de rétablir la confiance.

Eric Wohleber, directeur général de BlackRock France

L’industrie de la gestion de capitaux pour compte de tiers est à un tournant et doit faire face à des enjeux qui n’ont jamais été aussi importants. Sans même parler du rôle qu’elle pourrait jouer dans la gouvernance de nos entreprises via les politiques de droit de vote, les principaux enjeux auxquels elle est confrontée sont liés au financement de l’économie face au retrait temporaire des banques et aux contraintes des assureurs. Sans oublier bien sûr celui que fait peser sur nos têtes l’allongement de la durée de vie de nos concitoyens et les problématiques de retraites qui en résultent.

Mais ces enjeux sont souvent occultés par les difficultés rencontrées par notre industrie. L’appétit des épargnants pour les actions, lassés des performances des marchés depuis douze ans, est tombé à un niveau historiquement bas et les souscriptions nettes d’OPCVM en France (source EuroPerformance) connaissent une tendance inquiétante depuis 2007. Cette baisse de la demande intervient dans un environnement concurrentiel exacerbé. Car les sociétés de gestion sont concurrencées par les réseaux bancaires qui mènent de larges campagnes commerciales au profit des livrets d’épargne pour des problématiques de bilan que nous comprenons. Cette concurrence vient s’ajouter à la traditionnelle compétition avec les contrats en euros et autres produits garantis. Pourtant, le nombre de sociétés de gestion ne fait que progresser (près de 600 aujourd’hui).

Cette concurrence se traduit par une pression forte sur les prix, par exemple au niveau des appels d’offres institutionnels, ce qui soulève bon nombre de questions. Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux chercher à produire de la qualité et que celle-ci a un prix. Parce que côté prix, de toute façon, rien ne pourra concurrencer le pricing des solutions indicielles qui se développent à forte allure. Notons que les ETF (exchange-traded funds) ont collecté globalement plus de 200 milliards de dollars en 2012 et que 2013 débute sous de très bons augures !

Ce nouvel environnement auquel sont confrontés les gérants d’actifs intervient alors que le marché évolue vers une logique « 

barbel » (dite de barbélé, NDLR). Avec d’un côté des solutions indicielles produites de manière industrielle où la taille est un facteur clé. Et de l’autre, des solutions de high alpha, voire des solutions alternatives ou des actifs réels, où le prix n’est certainement pas le critère déterminant par rapport à la création de valeur et à la qualité de la gestion. Mais l’environnement va rester très difficile pour les gérants qui sont au milieu du gué. Et cette qualité ne se mesure pas qu’avec du track-record ou de la tracking-error, mais aussi avec un contrôle des risques robuste et fiable nécessitant des investissements importants qu’il faut pouvoir réaliser.

Il faut également pouvoir faire face à une nouvelle donne réglementaire : Emir, MIF, AIFMD, RDR, CRD4, Solvabilité 2, Bâle 3, PRIPs… Car les préoccupations des régulateurs sont tout à fait légitimes compte tenu de l’ampleur de la crise ! Veillons cependant à éviter les amalgames et travaillons ensemble pour apporter les réponses les plus pertinentes possibles. Mais la crispation du débat des deux côtés de l’Atlantique, voire des deux côtés de la Manche, est en train d’évoluer vers une meilleure connaissance et compréhension des métiers. Car les banques et les sociétés de gestion ont un rôle qui leur est propre dans le déroulé de la crise comme dans l’économie ! Et ce n’est pas une question de pays d’origine.

Cependant, il vaut mieux avoir trouvé son business model : gérant indépendant ou filiale captive d’un réseau ? Société de gestion intégrée ou multiboutique ? Boutique ou mega-player ? Nous avons tous notre point de vue à ce sujet, mais pour ma part, je pense que plus que jamais les intérêts des sociétés de gestion doivent être alignés sur ceux de leurs clients et que l’approche fiduciaire prend aujourd’hui tout son sens. Car c’est la seule façon de rétablir la confiance avec nos concitoyens, dont la formidable capacité d’épargne constitue une solution de choix face aux enjeux évoqués. Avec plus de 10 trillions d’euros, investis essentiellement en immobilier et en dette d’Etat (via des contrats en euros et des livrets), l’épargne devrait pouvoir participer plus au financement de l’économie, à condition de voir une volonté politique et un cadre fiscal adapté.

A lire aussi