La gestion d’actifs porte beau, en apparence

le 29/08/2013 L'AGEFI Hebdo

Les chiffres sont en hausse, grâce à un effet de marché positif. Les gestionnaires américains taillent des croupières aux maisons européennes, notamment françaises.

En apparence, c’est un retour au plus haut niveau qu’opère l’industrie de la gestion d’actifs. Après quatre années de relative stagnation, les actifs sous gestion dépassent pour la première fois les montants atteints en 2007, année pourtant record. En somme, 2012 s’inscrit comme la meilleure année depuis la crise. De quoi réjouir les professionnels du secteur. The Boston Consulting Group (BCG) chiffre dans son étude annuelle une croissance des actifs de 9 % entre 2011 et 2012, à 62.400 milliards de dollars (48.500 milliards d’euros). Des données à comparer au 57.200 milliards de dollars affichés cinq ans plus tôt. Les marchés actions et obligataires ont largement conduit à l'augmentation des actifs. L’Efama International Statistical Release souligne que la tendance s’est poursuivie au premier trimestre de l’année 2013 ; au niveau mondial, les flux nets ont atteint 109 milliards d’euros sur les OPCVM actions libellés en euro, 143 milliards sur les produits obligataires, tandis que les fonds monétaires décaissaient de 82 milliards.

Effet de marché

Mais en soulevant un coin du voile, on s’aperçoit que le secteur ne doit l’essentiel de son salut qu’à un effet de marché porteur. « Certes, la collecte mondiale nette a été positive avec une croissance de 1,2 % (contre 0,1 % en 2011), relève Hélène Donnadieu, directrice de projet au BCG, spécialisée en gestion d’actifs et co-auteur du rapport, mais il existe des disparités fortes d’une région à une autre. » Plus en détail, entre 2011 et 2012, les Etats-Unis se distinguent avec des souscriptions en hausse de 2 % provenant en grande partie des investissements réalisés par les fonds de pensions, la Grande-Bretagne affiche une croissance de 1 % de son encours, tandis que la France fléchit de 1 %. Les derniers chiffres publiés en juillet par EuroPerformance-a SIX Company montrent que cette tendance négative se poursuit. Après un mois de juin de forte décollecte (29 milliards d’euros, dont 25 milliards pour le seul monétaire), les gérants d’actifs n’ont pas pu faire mieux en juillet. Si l’encours des OPCVM de droit français a progressé de 1,4 % sur la période, c’est uniquement grâce à l’effet de marché positif. Côté collecte, l’hémorragie ne s’arrête pas avec près d’un milliard d’euros de rachats toutes classes d’actifs confondues. Fin juillet, l’encours des fonds français (754 milliards) était inférieur à son niveau de fin 2012 (771,5 milliards) et revenait vers les plus bas d’après crise atteints en 2011 (730 milliards). Au-delà de la désaffection des investisseurs pour les produits à risque, la gestion française souffre surtout d’un effondrement dans les fonds monétaires. Depuis 2010, leur encours a chuté de 100 milliards, soit une baisse de près de 25 %. Depuis le début de l’année, la décollecte s’élève déjà à 28 milliards.

Les Américains en tête

L’une des causes de ces flux négatifs de l’industrie hexagonale s’explique par la directive Bâle 3 qui a poussé les réseaux bancaires européens au rang desquels les français, à commercialiser prioritairement des produits bilanciels en lieu et place de fonds de gestion collective. A cela s’ajoute l’impact de l’architecture du marché de la retraite. « En France, les encours captés par les maisons de gestion issus de l’épargne salariale ou encore gérés pour le compte de caisses de retraite s’élèvent à 220 milliards d’euros à fin 2012, soit bon an mal an 10 % de l’encours global du marché français (2267 milliards d’euros en 2012), poursuit-elle. Un niveau bien inférieur au 44 % d’encours mondiaux (62.400 milliards de dollars) provenant de l’industrie des fonds de pension ».

Les acteurs français ne pouvant pas compter pour l’heure sur un développement du marché des fonds de pension, la solution est frappée au coin du bon sens : aller chercher les parts de marché… chez les autres. Mais à ce jeu, il leur faut composer avec des gestionnaires américains très offensifs. Le dernier rapport de McKinsey & Company souligne qu’en fin d’année dernière les 20 plus grands gestionnaires mondiaux contrôlaient 49 % des actifs sous gestion. Parmi eux, 14 établissements étaient aux Etats-Unis et détenaient 38% des actifs dans le monde. Le BCG, quant à lui, met en relief que les acteurs américains sont naturellement les plus gros collecteurs sur leur marché local, ainsi qu’en Europe ! Mais la concurrence viendrait également du côté des émergents. Stéphane Janin, directeur des affaires internationales de l’AFG (Association française de la gestion financière) commentant l’étude maison « La compétitivité internationale de la gestion d’actifs européenne », indique qu’en septembre 2012, les Etats-Unis représentaient, certes, le concurrent le plus important pour l’industrie européenne, mais que la part des pays émergents en termes d’actifs sous gestion (tout acteur confondu : sociétés de gestions, dépositaires…), ne cessait d’augmenter pour atteindre 1.245 milliards d’euros du côté de l’Australie ou encore 813 milliards d’euros pour le Brésil (8.741 milliards d’euros en Europe et 10.818 milliards d’euros aux Etats-Unis).

Profil bicéphale

« La réussite des acteurs dépend de leur offre, estime Hélène Donnadieu

. En France, comparativement aux pays anglo-saxons, par exemple, le principal canal de distribution des fonds d’investissement est l’assurance-vie. Nous y trouvons des supports relativement simples et de gestion dite traditionnelle ». Pour améliorer la croissance et la rentabilité, l’innovation est obligatoire. Les acteurs les plus performants sont des spécialistes ou des maisons présentant un profil « bicéphale », qui ont su maintenir leur cœur de métier sur des produits traditionnels tout en développant des stratégies ou solutions spécialisées : fonds d’obligations à haut rendement, fonds à horizon, produits obligataires sur marchés émergents… Selon le BCG, les revenus nets tirés en 2012 par les gérants traditionnels se hissent à 24 points de base (pb), tandis que leurs compétiteurs « ambidextres » ou spécialistes culminent respectivement à 37 et 46 pb. Les profits sont, dans l’ordre, de 36, 41 et 42 % des revenus nets.

Pour financer cette innovation, des économies de coût sont à mettre en place. L’une des solutions consiste à externaliser certains métiers. Si les fonctions juridiques ou de back-office ont déjà été « outsourcées » en France, comme dans de nombreux pays, les services de middle office sont pour leur part restés chez les gestionnaires français. « La taille des sociétés de gestion explique cette organisation bien différente aux Etats-Unis où les dépositaires assurent davantage le rôle de contrôle et de validation des opérations, explique Hélène Donnadieu. En effet, outre-Atlantique, de nombreuses maisons de gestion ont une taille significative qui justifie, de la part des dépositaires, la mise en place d’un service spécifiquement dédié. Ce n’est pas le cas chez nous. »

Relais de croissance

Outre l’offre de produits spécifiques, la gestion passive est aussi pressentie comme un fort relais de croissance. D’ailleurs, ces dernières années, les ETF (exchange traded funds) et les ETP (exchange traded products) ont été parmi les marchés de la gestion d’actifs les plus dynamiques. Dans leur ensemble, ils ont doublé de taille en cinq ans à 2.000 milliards d’euros. Un développement qui se poursuit en 2013. Fin juillet, l’encours des ETP et des ETF atteignait 2.160 milliards de dollars au niveau mondial pour près de 5.000 véhicules, selon les dernières données publiées par BlackRock et par le spécialiste des bases de données sur le secteur, ETFGI. Depuis le début de l’année, la collecte s’est accélérée à 143 milliards de dollars (contre 128 milliards sur l’ensemble de l’année dernière) dont 44 milliards sur le seul mois de juillet, au plus haut depuis septembre 2012, selon BlackRock. Malgré tout, l’ensemble des ETP ne représente aujourd’hui que 1 % de l’ensemble de la gestion d’actifs dans le monde. Ce qui fait dire aux plus optimistes qu’il pourrait encore doubler à moyen terme.

Dernier point, la compétitivité entre les acteurs s’inscrit également dans un cadre réglementaire et fiscal mouvant « 

particulièrement en Europe où deux douzaines de nouvelles règles sont en cours de discussion », note la dernière étude de McKinsey. Si les établissements européens sont concernés en premier lieu, les acteurs étrangers pourraient être pénalisés par de nouvelles contraintes et revoir leurs ambitions de conquête à la baisse.

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