Gestion d’actifs, la difficile conquête de la Chine

le 27/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Grand par sa taille, ce pays présente une industrie des fonds encore réduite. Une nouvelle réglementation pourrait changer la donne pour les gestionnaires étrangers.

Une vue de Shanghai. Tomohiro Oshumi/Bloomberg

Quinze ans. C’est l’âge « tendre ». C’est aussi celui de l’industrie de la gestion d’actifs en Chine : China Southern, première société de gestion domestique, n’a été créée qu’en 1998. Si ce marché offre une maturité toute relative, il attise l’appétit de gestionnaires étrangers. Les Anglo-Saxons sont partis très tôt à l’assaut de l’Empire du milieu et, côté français, les grands noms de la gestion sont localement implantés : Axa IM, Lyxor, BNP Paribas IP, Amundi… D’autres structures, au rang desquelles Oddo AM, ont sauté le pas et sont en attente d’agrément afin d’atteindre les investisseurs chinois depuis Singapour.

Aujourd’hui, la Chine compte bon an mal an 72 établissements de gestion « pour des actifs sous gestion à fin 2012 de 430 milliards d’euros », indique Pierre Gil, responsable du développement à l’international de Lyxor. Soit une masse environ sept fois moins importante que le marché français, qui culmine à 2.900 milliards d’euros. « L’encours des fonds mutuels représente 50 % du PIB de la France, 77 % du côté des Etats-Unis et seulement 5 % du PIB chinois », met-il en perspective. Le poids de l’industrie de l’asset management de ce grand pays est certes réduit, mais inversement proportionnel aux espoirs qu’elle suscite. « En 2010, poursuit le responsable de Lyxor, la capitalisation boursière des marchés chinois pesait 11 % de la capitalisation mondiale. Seulement 0,1 % des actifs mondiaux était chinois. Or nous estimons que ce seuil va être porté à 10 % dans quelques années. » Des éditeurs d’indices seraient en cours de discussion pour accroître le poids de la Chine dans leurs benchmarks globaux. Jouer l’empire du Milieu deviendra donc incontournable…

Ouverture

Néanmoins, François Guilloux, directorchez Z-Ben à Shanghai, déplore le manque d’ambition des établissements français sur place. « Les sociétés n’ont pas bien compris qu’une présence locale était indispensable, regrette-t-il.Il faut établir ses quartiers généraux sur place, arriver avec une approche gagnant/gagnant et consentir une contrepartie, comme l’ouverture de son capital. » Les règles du jeu sont strictes : il est indispensable de passer par un partenaire local que ce soit un broker, une banque… et toute joint-venturene peut être détenue à plus de 49 % par un acteur étranger. Axa IM dispose d’un maillage de 750 agences grâce sa coentreprise avec Shanghai Pundong Development Bank depuis 2007, Lyxor s’est rapproché de l’aciériste BaoSteel, BNP Paribas Investment Partners (IP) a récupéré, suite à l’absorption d’un pan des activités de Fortis en 1998, un partenariat avec HFT Investment Management, tandis qu’Amundi signait en 2008 une joint-ventureavec ABC (Agriculture Bank of China) et Chalco. Si on ne peut faire cavalier seul dans ce grand pays, son ouverture aux maisons étrangères s’effectue cependant lentement mais sûrement. Il y a eu en 2002 puis en 2006 les fameux quotas autorisant les étrangers à investir en Chine et inversement. Ainsi, le QDII (qualified domestic institutional investor) est un permis autorisant les investisseurs chinois à être exposés à des actifs étrangers, tandis que le QFII (qualified foreign institutional investor) offre aux investisseurs non domestiques d’investir directement dans les actions chinoises. Puis en juillet 2010, l’internationalisation de la monnaie locale a permis de concrétiser ces opportunités nouvelles. L’usage du renminbi « offshore » transfrontalier est limité aux investissements directs à l’étranger, aux « investisseurs étrangers qualifiés » (QFII) et aux « investisseurs institutionnels qualifiés » (QDII). « En dix ans, les échanges commerciaux de la Chine ont triplé,relate Alain Krief, responsable fixed incomechez Oddo AM. La création de cette nouvelle monnaie répond à la volonté des autorités chinoises d’internationaliser leur devise, notamment en la substituant au dollar dans les échanges commerciaux. »

La dernière bouffée d’air date du début du mois. Au 1er juin a pris effet la régulation dite « New Fund Law ». Le National People’s Congress a souhaité modifier l’environnement réglementaire régissant les fonds mutuels, en prévoyant davantage de souplesse dans l’enregistrement des produits, en revoyant la bonne gestion des risques, mais surtout en ouvrant le marché. En substance, trusts, fonds privés, assureurs, brokers… peuvent désormais commercialiser directement des fonds d’investissement sans passer par une maison de gestion. « On passe d’un marché d’environ 70 acteurs à une industrie de 200 sociétés dont certaines sont particulièrement agressives, anticipe François Guilloux. Un nouveau champ de compétition se met en place. » Pour autant, les maisons de gestion « traditionnelles » bénéficient d’un avantage en contrepartie. « Elles peuvent créer, avec ou sans partenariat, leurs propres filiales de gestion alternative : immobilier, 'private equity', ‘hedge fund'… » Un nouvel outil qui peut s’avérer précieux d’autant que la clientèle retail présente une appétence pour les actifs tangibles. « De plus, nous arrivons au premier transfert intergénérationnel de richesses, poursuit le consultant. Les cédants souhaitent injecter une partie de leur patrimoine dans des actifs 'palpables' au bénéfice de leurs héritiers, car c’est en investissant dans ce type de supports qu’ils se sont enrichis. »

En attendant la réglementation, le potentiel est là. Il faut équiper 150 millions de Chinois de classe moyenne, les plus gros fonds souverains de la planète et tenter de faire main basse sur « 30 mille milliards de renminbis placés entre les mains de particuliers chinois, investis dans des comptes d’épargne en devises chinoises », estime François Guilloux. Pour l’heure, le marché de la gestion d’actifs apparaît essentiellement tiré par des investisseurs particuliers. « Nos produits, distribués via notre joint-venture, sont des fonds actions domestiques, des produits actions indiciels, mais également des stratégies diversifiées ou encore obligataires notamment de court terme », égraine Joseph Pinto, responsable du marketing et de la stratégie d'investissement chez Axa IM. Quant à approcher la clientèle des institutionnels, le groupe a ouvert l’an dernier un bureau de représentation à Pékin afin de faire connaître la marque auprès des grands investisseurs.

Muraille

Selon BNP Paribas IP, douchée par les contre-performances et la volatilité des marchés actions, « la clientèle 'retail' est aujourd’hui désireuse de rendements réguliers et présente une appétence pour le 'fixed income', développe Vincent Camerlynck, responsable région de l'Apac (Asie-Pacifique). Tous les investissements sont libellés en renminbi et de droit chinois. Un prérequis pour vendre de la gestion auprès de particuliers chinois ». Inutile donc de conquérir ce pays fonds Ucits en poche. D’autant que la Chine est en train de travailler sur un passeport entre Taiwan et Hong Kong, afin de s’inspirer de la réglementation européenne Ucits et de son environnement compétitif.

Autre cible, les fonds souverains. Entre CIC (China Investment Corporation) et SAFE (State Administration of Foreign Exchange), les espoirs d’équipement sont immenses. « Ces grands investisseurs sont à la recherche d’une diversification à l’international et ouverts aux sociétés de gestion étrangères, explique Pierre Gil, de Lyxor. Leurs inclinations vont aux actifs tangibles comme en témoigne la prise de participation par CIC de 10 % au capital du premier aéroport de Londres, Heathrow, en novembre dernier. » Une présence locale n’est pas indispensable. Lyxor indique être en contact avec eux. Comme tous les gestionnaires de la place.

D’autres institutionnels coexistent tels les assureurs, les fonds de pension de grandes d’entreprises, les fonds de sécurité sociale… « Pour équiper les caisses nationales de protection sociale, le gestionnaire doit être agréé par le ministère du Travail et être chinois, poursuit-il. Il faut être un acteur local pour espérer travailler avec les caisses de retraite des régions chinoises. Et les fonds de pension d’entreprises se développent pour leur part modérément, en raison de l’absence d’avantages fiscaux pour ce placement. » Un segment difficile à approcher donc et plutôt replié sur des stratégies peu innovantes. Pourtant, « on estime que d’ici à 2030-2040, 110 mille milliards de renminbis devront être investis dans le système des fonds de retraite, souligne François Guilloux. Car la performance moyenne de ces fonds de pension tourne aujourd’hui autour de 3 % annuels pour une inflation à 3,5 %. Il leur faut donc se renforcer sur des actifs plus risqués afin de capter un potentiel de gain plus élevé ». Les opportunités sont là. Reste à transformer l’essai.

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