La gestion d’actifs britannique fait de la résistance

le 06/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Malgré sa capacité d’adaptation, le secteur sera touché par la réforme de la distribution.

Le siège de M&G à Londres. Sa politique de diversification a porté ses fruits.

L’asset management britannique fait figure d’exception dans la gestion européenne : « Le Royaume-Uni est le seul pays européen à avoir enregistré une collecte positive au cours de la dernière décennie », résume Ed Moisson, responsable de recherche de Lipper pour le Royaume-Uni et les marchés transfrontaliers (voir le graphique). « A la différence de l’atonie des acteurs purement domestiques, on a constaté un véritable dynamisme de la part des gérants transfrontaliers », poursuit l’expert. Ce mouvement a particulièrement bénéficié à M&G. Dans le giron de l’assureur Prudential, le gérant a entamé au début du millénaire un programme de diversification globale. A l’origine purement domestique et perçue comme un acteur spécialisé dans les actions internationales, cette société a accompagné son développement géographique au travers de l’Europe - et depuis cette année à Hong Kong et Singapour - par une offensive dans la gestion obligataire et dans d’autres classes d’actifs : « Nous croyons très fermement à la diversification par pays, canaux de distribution, types de clients, fonds et classes d’actifs », atteste Jonathan Willcocks, responsable des ventes internationales auprès de M&G.

Le changement récent de sentiment des investisseurs a fait le reste : « Alors que le troisième trimestre 2011 avait été marqué par un véritable vent de folie, analyse Jonathan Willcocks, le niveau de stress a largement baissé au cours du troisième trimestre cette année, provoquant une collecte importante en provenance de nos clients européens. » Au total, le gérant, qui concentre des encours de 216,9 milliards de livres (2,674 milliards d’euros), a enregistré une collecte nette au cours du troisième trimestre de 6,4 milliards. Un résultat que M&G associe aussi à la génération de bons rendements pour ses clients : « Vous devez nécessairement réaliser des performances au travers de l’ensemble de vos produits et des classes d’actifs car vous ne savez jamais de quoi sera fait le sentiment de l’investisseur demain », explique Jonathan Willcocks. Si le concept n’a rien de nouveau, la recherche de rendement des fonds reste encore et toujours au premier rang des préoccupations des investisseurs. « Ce n’est clairement pas une surprise de découvrir que les fonds qui enregistrent des performances de premier quartile au Royaume-Uni sont aussi ceux qui génèrent la collecte la plus importante, souligne Ed Moisson, auteur d’une étude sur le sujet. La corrélation entre ventes et hauts niveaux de performances se vérifie en particulier sur des périodes de 1 à 3 ans sur le marché britannique alors que ce lien se détériore sur des périodes de rendement sur 5 ou 10 ans. » La rigueur du processus d’investissement est aussi citée parmi les facteurs de succès par les gérants.

Le poids de la recherche

Présent sur le sol britannique depuis 1979 en tant que gérant et depuis 2000 au travers d’une plate-forme de comptes gérés, Fidelity, dont le total des encours sous gestion atteint 143,7 milliards de livres, met en évidence la liberté totale laissée à ses 350 gérants et analystes dans la démarche d’investissement : « Notre processus passe par des ressources importantes dédiées à la recherche fondamentale, expose Ed Dymott, responsable du développement commercial chez Fidelity International. Nous n’avons pas d’économistes dans nos équipes, pas plus que de plan d’investissement universel : nous sommes des spécialistes de la sélection de valeur et nos gérants ont toute liberté d’action. » Même les acteurs de taille plus modeste adhèrent à cette éthique : « Une attention toute particulière à la solvabilité d’un pays et à son haut niveau de viabilité de la dette est au cœur de notre philosophie, laquelle se transforme ensuite en processus d’investissement », confie John Graham, gérant de portefeuille et associé senior chez Rogge Global Partners, société spécialisée dans la gestion obligataire mondiale et dotée de quelque 50 milliards de dollars d’encours. Après une mauvaise expérience en 1998 (elle n’avait pas anticipé une dégradation de la note de Xerox), la société a développé un modèle quantitatif interne destiné à lui assurer une vision d’ensemble très approfondie d’une valeur. « Les investisseurs reviennent toujours vers les sociétés dans lesquelles ils ont confiance et cela n’a rien à voir avec l’excès de réglementation qui, elle, ne fait que rendre un système plus sain, soutient Saker Nusseibeh, directeur général du fonds HermesFund Managers (29,1 milliards d’euros d’encours). De ce point de vue, un processus d’investissement sur le long terme, à différencier d’un processus basé sur un phénomène de mode, associé à une marque forte est de plus en plus recherché. » Dans ce paysage où les dix fonds les plus importants concentrent plus de 51 % des ventes, selon l’Investment Management Association, les acteurs de taille moyenne connaissent plus de difficultés : « Si vous faites partie de cette catégorie d’acteurs intermédiaires avec une base de coûts à hauteur de 70 % - le standard de l’industrie se situe à 50 % -, une chute des marchés à hauteur de 10 % à 20 % peut vous rendre très vulnérable », assure Jonathan Willcocks. Les gérants, dont le modèle économique repose en grande partie sur les commissions concédées aux intermédiaires, seraient également en danger.

Anticiper la réforme

Touché par une série de réglementations européennes et américaines, le secteur s’apprête aussi à connaître à partir du 1erjanvier une véritable révolution des pratiques de distribution des services financiers sur son marché domestique. Annoncée dès 2006, la Retail Distribution Review (RDR) va supprimer les commissions aux conseilleurs financiers, les fameux IFA’s, véritables piliers de la distribution de produits financiers au Royaume-Uni. Ces derniers devront désormais négocier leur valeur ajoutée directement avec le client final. « La RDR va introduire une transformation de la chaîne de valeur mais cela ne va pas forcément se traduire par une baisse des coûts pour le client, estime Ed Dymott. En revanche, le coût de la gestion va nécessairement baisser. Sur un coût moyen de l’industrie de 150 points de base (pb), 75 pb sont retenus par le gérant, 25 par la plate-forme ou l’administrateur du fonds tandis que 50 sont payés à un conseiller sous forme de commissions. A partir du 1erjanvier, les 50 pb de commissions aux intermédiaires devront disparaître ; en 2014, ce sera aussi le cas des 25 pb pour les plates-formes. »

D’ores et déjà, les gérants, à l’image de Threadneedle, ont anticipé ce mouvement en introduisant des parts compatibles RDR pour la grande majorité de leurs fonds, ce qui permet d’assurer une transparence de la structure tarifaire. La réaction des investisseurs reste néanmoins sujette à débat. Selon une étude réalisée par le cabinet d’audit et de conseil Deloitte, sur 2.000 consommateurs britanniques, un tiers ont déclaré qu’ils prendraient désormais leurs propres décisions d’investissement sans plus faire appel à des conseillers externes. Les experts doutent néanmoins que ce changement tarifaire provoque une révolution des habitudes : « L’investisseur devrait continuer à opter pour un service, comme le procure actuellement la gestion active, au détriment d’une commodité (dans la gestion passive) dans la mesure où l’on peut encore trouver de très bons gérants », estime Ed Moisson. Acquise au Royaume-Uni, la réforme de la distribution des produits financiers fait actuellement son chemin dans d’autres pays européens. L’expérience britannique permettra sans doute d’en tirer des premières conclusions.

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