L'analyse de... Jean-François Boulier, directeur général d'Aviva Investors Europe

Gérer à long terme, dès demain

le 07/04/2011 L'AGEFI Hebdo

La crise a raccourci l’horizon des investisseurs et des ménages et a réduit leur appétence au risque. La capacité de se projeter à long terme s’est trouvée fragilisée par l’incertitude. Néanmoins, l’épargne longue est un élément indispensable à la reprise car c’est elle qui finance les moteurs de la croissance future. Aussi, jamais le besoin d’investisseurs à long terme n’a été aussi fort.

Epargner et gérer son épargne impliquent de faire des choix, ce qui peut représenter un véritable défi que les individus ont du mal à relever. Leur jugement peut être la proie de biais psychologiques et leur expertise financière est insuffisante : l’impatience, le fossé entre les intentions et le comportement réel, le conservatisme dans les choix d’investissement sont autant d’obstacles à une démarche rationnelle. De plus, l’empilement des dispositifs fiscaux complexifie la compréhension des choix qui s’offrent à l’épargnant, notamment parce que ces dispositifs ne sont pas assez en adéquation avec les risques pris et l’horizon de placement.

Ainsi, les investisseurs institutionnels devraient davantage proposer à l’épargnant un partenariat qui inclut notamment une démarche pédagogique. Ils doivent accompagner l’épargnant tout au long de sa vie car il sera à partir d’un certain âge un « désépargnant ». Dans cette optique, les investisseurs institutionnels devront de plus en plus s’engager dans une logique de services et moins se focaliser sur la vente de produits d’épargne.

Investir à long terme implique de se projeter dans l’avenir et de prendre du recul par rapport à la situation présente. Bien que la réalité du moment ne puisse être ignorée, il faut se garder d’en être le prisonnier en la croyant immuable. La capacité à penser en dehors du cadre actuel est d’autant plus impérative vu le caractère exceptionnel de l’environnement financier.

Conséquence des politiques menées pour lutter contre la crise : la liquidité est encore extrêmement abondante et les taux sont bas. Ce constat est indiscutable. Mais ceci peut-il perdurer à l’horizon de 20 ou 30 ans ? Sans retrouver les excès d’avant-crise, ne faudra-t-il pas retrouver un nouvel équilibre entre le risque et le rendement ?

L’investisseur à long terme, particulier ou professionnel, doit en outre cultiver quelques vertus utiles à ses objectifs. Le professionnel pourrait à tort penser que son expertise ou son expérience suffisent. Pourtant la crise a amplement démontré les dérives du « court termisme » bien ancré dans les habitudes de certains professionnels parfois encouragées par les modes des marchés financiers.

Toute activité humaine s’inscrivant dans la durée requiert une bonne compréhension de ses principaux enjeux. La tentation est parfois très grande de suivre les conseils d’experts sans les comprendre, de copier les solutions d’investissement de son entourage ou d’être séduit par certains arguments marketing trop primaires. Mais tout investisseur à long terme ne doit pas oublier de se poser les questions pertinentes : quels sont les objectifs de l’épargne, quels sont les moyens utiles pour la faire fructifier, quels sont les moteurs et les limites des différents véhicules de placement et correspondent-ils aux besoins et contraintes du projet ? Changer trop souvent d’avis sera coûteux, en frais d’abord, en capital confiance ensuite !

Vertu première et essentielle pour l’investisseur, la patience est trop rarement encouragée à sa juste mesure. Est-il raisonnable de vouloir changer de projet tous les ans ? Pourquoi vouloir effectuer une rotation du portefeuille trop fréquente ? Faut-il suivre la valorisation de ces avoirs tous les mois, voire tous les jours, et dans quel but ? Le risque de nuire aux intérêts de long terme au profit d’un confort immédiat est souvent très élevé. Qui sont ceux qui ont su, à l’automne 2008, éviter les ventes paniques et les cristallisations de pertes qui en ont découlé ? Le levier principal de la création de valeur à long terme me paraît être l’accumulation patiente des bénéfices des placements, pas leur changement permanent.

Une forme de discipline mérite d’être observée. Fait-on les meilleures opérations quand tout le monde se bouscule pour acheter ou pour vendre ? Investir régulièrement en lissant les hauts et les bas - tant dans la phase d’accumulation que dans la phase de réalisation de l’épargne -, rééquilibrer le portefeuille en ces différentes composantes est également très bénéfique. Et si les conditions du projet d’investissement changent, ne pas attendre pour en reconsidérer les objectifs... Le long terme serait-il de nouveau en vogue ? A lire les nombreuses rubriques consacrées à l’investissement durable et en voyant le nombre de commissions et de groupes de réflexion portant sur la gestion à long terme, on pourrait croire que la crise a aidé à revenir à plus de raison. Mais comme La Fontaine s’est plu à le décrire, la nature humaine reprend souvent le dessus. Veillons à ce que la force et la rage que la reprise ne manquera pas de réveiller n’occultent pas de nouveau les vertus de la patience et de la « longueur de temps » .

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