Les gérants monétaires maîtrisent leur passif

le 14/11/2013 L'AGEFI Hebdo

La connaissance de leurs investisseurs par les fonds monétaires est un des chevaux de bataille de Bruxelles. En ligne de mire, la liquidité.

Les gérants monétaires maîtrisent leur passif

C'est un des grands sujets qui anime l’industrie de la gestion d’actifs. La parfaite connaissance du passif des fonds est la garantie, pour toute maison de gestion, d’une liquidité maîtrisée de ses OPCVM. Bruxelles est en train de pousser dans ce sens. Le projet de réforme engagé par la Commission européenne porte nombre de sujets (L'Evénement, L’Agefi Hebdo du 10 octobre), au rang desquels la bonne connaissance, par les gestionnaires, des investisseurs finaux de leurs fonds monétaires (lire l'encadré). En d’autres termes, l’objectif est de permettre aux maisons de gestion de prévoir les entrées et les sorties de leurs fonds. « La connaissance des porteurs de parts et de leur cyclicité est un point important de la réforme, que nous saluons », relève Mikaël Picot, responsable de la gestion monétaire chez Axa IM. Mieux anticiper la cyclicité de certains mouvements, comme les paiements de dividendes par une entreprise ou le décaissement des allocations de retraite par une caisse, est fondamental pour tout gérant afin de pratiquer une fine gestion de la liquidité de son OPCVM. « Pour l’ensemble des fonds d’investissement, des outils d’anticipation existent déjà, comme bien entendu l’étude du comportement des investisseurs », illustre Eric Pagniez, délégué général adjoint et responsable du pôle gestion d’actifs de l’AFG (Association de française de la gestion financière). A cela s’ajoutent les préavis de souscriptions et de rachats, et bientôt le ‘swing pricing’ qui laissera aux OPCVM la possibilité d’intégrer dans la valeur liquidative le coût de la liquidité lié aux souscriptions et rachats importants. Mais ici, nous allons un pas plus loin pour les véhicules monétaires, d’autant qu’il s’agit de la première fois que Bruxelles inscrit dans un projet de réforme la bonne connaissance et la surveillance du passif de ces fonds. »

En ordre de bataille

Dans les faits, ces principes avaient été portés par le groupe de réflexion composé de spécialistes de la mesure de performance et du reporting financier, le Club Ampère (Asset Management Performance & Reporting), en 2010, au travers de l’élaboration d’un standard de reporting sur les OPCVM monétaires. « Une idée controversée, relate Aline Flamain, directrice Service clients au sein de Natixis Asset Management, en raison du caractère volatil de cette information et du risque de mauvaise interprétation pouvant accentuer la sortie d’investisseurs. » Néanmoins, malgré cette initiative avortée, en France comme ailleurs, les gestionnaires n’ont pas attendu les propositions de la Commission européenne pour tenter de se mettre en ordre de bataille. « Il y a une dizaine d’années, les sociétés de gestion distribuaient leur gamme de produits auprès des réseaux de leur maison mère (banque, NDLR), rappelle Aline Flamain. La connaissance de l’investisseur final était évidente. Mais avec l’émergence de l’architecture ouverte, ce dernier a été perdu de vue ! » Pour y remédier, des initiatives de place ont vu le jour, comme en 2006 avec la création de la plate-forme de routage d’ordres OPCVM d’Euroclear France et le marquage des ordres par un référenciel BIC. Parallèlement, côté acteurs, les efforts ont consisté à déterminer pour chaque typologie de grands investisseurs (caisses de retraite, mutuelles, entreprises, etc.) leur besoin en cash, anticipant ainsi les importants mouvements de rachats et de souscriptions afin que le gérant puisse assurer une totale liquidité de son fonds. Du côté de CPR Asset Management, qui compte parmi ses investisseurs une majorité de grands institutionnels, « dès que nous accueillons un nouvel investisseur, nous le questionnons sur son souhait de durée d’exposition à notre gamme monétaire, ses besoins en trésorerie ainsi que sur la fréquence et la périodicité de ses rachats », détaille Eric Bertrand, directeur des gestions taux et crédit. La cartographie du grand investisseur est ainsi dessinée d’entrée de jeu « et notre équipe commerciale, fichier en main, contacte ultérieurement par téléphone chacun de ces grands clients, selon une périodicité définie (trimestrielle, semestrielle ou annuelle), afin de connaître leurs besoins, à courte échéance, de liquidités ». Pour La Banque Postale AM, le process est incarné par un outil de marquage des ordres, Mozaïc, « qui permet de tracer 98 % de nos 370 grands comptes investis dans nos OPCVM », comptabilise Clotilde Daignes, directeur des ventes auprès des personnes morales. Chaque investisseur y est renseigné avec sa segmentation stratégique : assureur, caisse de retraite, entreprise, banque privée-distributeur, avec indication de l’OPCVM sur lequel est réalisée l’opération, le sens de cette opération et le commercial responsable du client. Cet état est quotidien, « néanmoins, nous pouvons également avoir accès à chaque instant aux mouvements de collecte et de décollecte sur chaque OPCVM et sur la période souhaitée », précise-t-elle. Ce marquage des flux est essentiel à plusieurs titres. Tout d’abord, il permet d’éviter les souscriptions « pirates » qui consistent pour un institutionnel à ne rester investi qu’une courte durée, obligeant le gérant à vendre parfois au mauvais moment. En outre, les équipes de gestion, ainsi informées des flux arbitrés, peuvent adosser au mieux l’actif et le passif. « Par ailleurs, en période de crise, ces informations sont précieuses car elles permettent une grande réactivité avec les clients, les équipes de gestion et de risque, ajoute Clotilde Daignes. Elles nous aident également à anticiper tout changement réglementaire comme cela peut être le cas pour les caisses de retraite Agirc Arrco avec la mensualisation des pensions prévue début 2014 qui aura une incidence sur le passif des produits monétaires. » Seize groupes Agirc Arrco à forte cyclicité sont d’ailleurs dans le radar de la maison de gestion.

Le monitoring des investisseurs finaux est également pratiqué de longue date au sein de Natixis AM, au-delà de flux supérieurs à 200.000 euros. Mais l’exercice reste délicat et contraint estime Aline Flamain. « Tout d’abord, la traçabilité des ordres n’est possible que si l’investisseur demande son propre référentiel BIC et que son ordre est identifié auprès de son teneur de compte, exercice devenu relativement courant aujourd’hui ». Mais surtout, ce marquage des ordres n’est pratiqué de façon usuelle que depuis six à sept ans. « Une partie de la maîtrise des flux antérieurs à cette date nous échappe. Et avec eux, une partie du passif de nos fonds », reconnaît-elle. Malgré tout des solutions existent. Se tourner vers Euroclear France, dont la plate-forme traite tous les ordres de souscription/rachat en France et assure désormais la gestion administrative de ces référentiels (BIC, BIC 1), constitue une solution néanmoins longue et coûteuse. « Il reste bien évidemment que les encours traités par le(les) teneur(s) de compte du groupe de l’‘asset manager’ sont généralement accessibles selon des conditions de confidentialité fortes », précise Aline Flamain. Mais cette option est impossible à mettre en place avec d’autres teneurs de compte. « La connaissance du passif des fonds français est donc imparfaite. C’est une science inexacte », résume-t-elle.

BIC, un marquage franco-français

Dès lors, les vœux pieux de Bruxelles resteraient-ils lettre morte ? « Il est évident que la connaissance de chaque client est difficile à obtenir notamment si les ordres passent par des plates-formes bancaires ou assurantielles », relève Eric Pagniez. En outre, le référentiel BIC est un marquage franco-français. « Lorsque les souscriptions viennent de banques ou de plates-formes étrangères, nous ne connaissons pas forcément l’investisseur final », ajoute Diana Breton, gérante de fonds monétaires chez Aviva Investors France. Mais au-delà d’une bonne maîtrise de ses clients et de leurs besoins, les maisons de gestion devraient, selon la Commission européenne, surveiller leur passif et veiller « à ce que la valeur des parts ou des actions détenues par un même investisseur ne dépasse à aucun moment la valeur des actifs à échéance journalière ». Bruxelles propose en effet dans cette même réforme les ratios de liquidité suivants : 20 % des titres investis dans l’OPCVM monétaire doivent avoir une échéance inférieure à une semaine dont 10 % inférieure à un jour. « En outre, la maison de gestion devra veiller à ce qu’aucun investisseur ne dépasse plus de 10 % de l’actif du fonds, note Eric Pagniez. Or l’actif varie chaque jour, notamment en fonction des souscriptions/rachats, et il est difficilement envisageable que le gérant opère une vérification quotidienne ! De plus, en cas de rachat important, un effet cascade est à craindre, d’autres clients passant alors mécaniquement au-dessus de la barre des 10 %. » A force de trop standardiser ce produit, on risque de le tuer, estiment certains. On le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

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