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Gaz en Méditerranée, un potentiel complexe à exploiter

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

La non-reconnaissance des frontières maritimes et terrestres des pays mitoyens d'Israël est un frein au développement des projets.

L’événement est loin d’être anodin. Près de quatre ans après sa découverte, le champ offshore de Tamar en Méditerranée a fourni, fin mars, ses premières livraisons de gaz à Israël. Cette manne énergétique, située au large d’Haïfa et estimée à 238 milliards de mètres cubes, va pouvoir couvrir les besoins de l’Etat hébreux sur plusieurs décennies. Une aubaine pour le pays qui était jusqu’ici totalement dépendant des ressources énergétiques extérieures… Israël pourrait même devenir demain exportateur grâce à la découverte en 2010 d’un second champ baptisé Léviathan dont les réserves estimées seraient près de deux fois plus importantes. Mais si la mise en exploitation de ce gisement est prévue pour 2016, rien n’est encore joué.

Car l’exploitation de ces réserves soulève un imbroglio géopolitique. « Léviathan est situé bien plus au large des côtes israéliennes que Tamar, explique un connaisseur du dossier. Des questions subsistent sur l’étendue du champ. Il apparaît que si ces réserves devaient empiéter sur les frontières maritimes des pays voisins, ceux-ci seraient en mesure d’en réclamer l’exploitation. » Or la zone, qui compte la Turquie, la Syrie, le Liban, Chypre et Israël, est loin d’être en paix. La frontière maritime israëlo-libanaise reste un sujet de discorde entre les deux pays. Un problème identique se pose entre la Turquie et Chypre. « A l'origine, la découverte de ces champs gaziers a exclusivement soulevé des questions relatives à Israël, note Sophie Méritet, maître de conférence à l’Université Paris Dauphine. Mais depuis quelque temps maintenant, le centre de gravité du problème s'est déplacé vers l'Europe et fait écho aux tensions actuelles entre la Turquie et la Grèce sur le cas chypriote. » La complexité du problème est telle qu’elle fait courir le risque que le potentiel énergétique offshore de la région ne soit jamais pleinement exploité tant les risques financiers sous-jacents sont importants. « Les découvertes au large d'Israël laissent à penser qu'il pourrait y avoir d'autres réserves, souligne Thierry Bros, analyste senior marchés gaziers européens et GNL* chez Société Générale. Mais la non-reconnaissance des frontières terrestres et donc maritimes rend caduque toute velléité d'exploration. »

Le problème n’est pas seulement de nature politique, puisque les retombées économiques vont bien au-delà de la zone concernée. « Les problèmes sous-jacents sont très intéressants, précise Sophie Méritet. La Russie, par exemple, qui est le principal fournisseur de gaz de l'Union européenne, a un intérêt important dans cette histoire. Elle court le risque de voir, peut-être à terme, arriver le gaz de ses nouvelles réserves sur le marché européen, qui serait alors en situation de surplus d'offre et pourrait faire pression sur les prix. » Rien de surprenant, dans ces conditions, à voir le géant russe Gazprom prendre part à l’appel d’offres international des partenaires stratégiques pour Léviathan. Et logiquement se faire recaler dans un processus de choix particulièrement secret.

Concurrence

Le potentiel de l’offshore gazier méditerranéen est certes important mais la dimension géopolitique et économique des projets est à ce point complexe qu’elle pourrait dissuader les acteurs du secteur de s’y engager. Car en matière de gaz, les projets ne manquent pas depuis quelques années. « Parallèlement à la Méditerranée, d'autres importantes réserves de gaz ont été découvertes au large de l'Afrique de l'Est (Mozambique), relève Thierry Bros. Dès lors, ces deux nouvelles sources d'approvisionnement tendent à être en concurrence. » A choisir, investisseurs et industriels pourraient être tentés de privilégier l’exploitation des réserves africaines moins tributaires de contingences politiques. Ce alors que les prix du gaz restent sous pression. « Les découvertes en offshore méditerranéen et africain se conjuguent à la mise en exploitation des gaz de schiste, explique un expert du secteur. Ce qui contribue à peser fortement sur les cours. Dès lors, les potentiels intéressés sont nettement plus regardant sur les facteurs risques et rendement de chaque projet. »

Dans ces conditions, l’horizon de 2016 fixé par Israël s'avère un peu court. A moins que ces réserves ne mettent finalement tout le monde d’accord ... Le mois dernier, le ministre turc de l’Energie évoquait ainsi une possible coopération avec Chypre et Israël dans des projets énergétiques communs en Méditerranée. 

*Gaz naturel liquéfié.

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