Dossier Art

Le fulgurant essor de la Chine

le 21/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Le marché a connu une belle année 2010. Les places chinoises s'imposent.

Le 4 mai 2010, Nu, feuilles vertes et buste, tableau réalisé par Pablo Picasso en mars 1932, est vendu chez Christie’s à New York pour la bagatelle de 106.482.500 dollars, dont une dizaine de millions de dollars pour les frais de la vente. C’est évidemment un prix record qui dépasse le précédent établi quelques semaines auparavant, le 3 février : une sculpture d’Alberto Giacometti, L’homme qui marche1, détenue jusqu’ici par la Commerzbank est vendue chez Sotheby’s 104.327.006 dollars. En 2010, deux autres sculptures de Giacometti, un tableau de Picasso (Portrait d’Angel Fernandez de Soto), un Matisse, un Roy Lichtenstein, un Jaspers Johns, un Modigliani et quelques autres œuvres ont trouvé preneurs chez Christie’s pour un prix compris entre 20 et 50 millions de dollars.

La crise économique et financière et son paroxysme de septembre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers n’ont pas épargné le marché de l’art. Comme la plupart des marchés d’actifs, il a subi un creux sévère entre l’automne 2008 et l’été 2009. D’autant plus sévère qu’il avait enregistré juste avant la crise quatre années d’euphorie spéculative que de nombreux spécialistes n’hésitent pas à qualifier de bulle.

Avec un chiffre d’affaires de près de 43 milliards de dollars l’an passé, le marché de l'art a retrouvé un niveau proche du pic atteint en 2007: un chiffre d’affaires de 48 milliards de dollars, selon le bilan 2010 Arts Market Trends d’Artprice. La hausse est donc de plus de 50 % par rapport à 2009, une année de « creux » avec 28,3 milliards réalisés. Le marché aurait-il repris sa marche en avant ? En 2010, le volume d’affaires du marché était le triple de celui de 2000, rappelle Artprice. Le plus impressionnant est que le redressement a été très rapide. A titre de comparaison, lors de l’effondrement du marché de l’art en 1991 (année de l’éclatement de bulles immobilières dans les pays occidentaux tout comme en 2007), le redressement avait attendu quatre ans.

L'indice AMCI en forme

Tous ces résultats sont confirmés par ceux des grandes maisons de ventes. Christie’s a annoncé l’an dernier un total d’enchères dans le monde de 3,3 milliards de livres, en hausse de 53 % sur 2009 : le niveau le plus élevé en 245 années d’existence de la firme. La tendance semble se poursuivre, à en croire les ventes de Christie’s au cours des six premiers mois de l'année en France. Avec 112 millions d’euros, Christie’s France a réalisé son meilleur premier semestre de ces dix dernières années, à l’exception de 2006 et de 2009, deux années de ventes de deux collections records (Dray en juin 2006 et Yves Saint Laurent- Pierre Bergé en février 2009). Autre signe de cette confiance revenue dans le marché, cette fois au niveau mondial, l’indice AMCI (Art Market Confidence Index), qui allie des indications du marché à des indicateurs macroéconomiques comme l’indice du sentiment de confiance de l’Université du Michigan, envisageait l’année 2011 avec optimisme.

Le fait marquant de ces dernières années est l'émergence de la Chine. Sa montée en puissance au rang de grande puissance économique, avec un PIB en croissance de 8 % à 10 % par an en vitesse de croisière et symbolisée par le montant phénoménal des réserves de change d’un montant de 3.200 milliards de dollars (chiffre à fin juin 2011), est perceptible à travers la multiplication des grandes fortunes et plus encore par la place prise sur le marché de l’art en quelques années. L’an dernier, la population des particuliers fortunés (high net worth individuals - HNWI), évaluée par l’étude réalisée conjointement par Merrill Lynch Wealth Management et Capgemini, a augmenté de 10 % pour atteindre 3,3 millions de personnes. Pour la première fois, la population fortunée asiatique dépassait en nombre son homologue européenne (3,1 millions d’individus). Sur le plan patrimonial, les grandes fortunes asiatiques ont subi de manière moins intense la crise financière que les Américains ou les Européens. L’effet richesse négatif a été amorti. « La richesse des particuliers fortunés d’Asie-Pacifique est attendue à 10.800 milliards de dollars (+12,1 %)… Elle a dépassé la richesse des particuliers fortunés d’Europe en 2009 », indique l’étude. Si les Japonais détiennent toujours la première place des grandes fortunes asiatiques en nombre comme en valeur, les Chinois s’en approchent à grands pas, suivis par les fortunes d’Inde. Selon plusieurs estimations, le nombre de milliardaires chinois va augmenter de 20 % d’ici à 2014, contre une progression d’environ 5 % pour le reste du monde.

Valorisation

La place prise par la Chine sur le marché de l’art est d’ores et déjà bien identifiée dans les statistiques d’Artprice. Pékin est aujourd’hui la deuxième place au monde derrière New York, dépassant Londres (troisième) et devançant dans l’ordre Hong Kong, Paris, Shanghai et Hangzhou. Parmi les grandes maisons de ventes aux enchères, derrière les célèbres Sotheby’s et Christie’s, se trouve la chinoise Poly International, puis beaucoup plus loin en termes de chiffres d’affaires China Guardian et Beijing Hanhai. Parmi les dix plus grandes maisons figurent sept chinoises. La première française, Artcurial, se classe au dix-huitième rang.

Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à ce que la valeur des œuvres d’art vendues aux enchères en Chine ait été multipliée par 9 en six ans, passant de 691 millions de dollars en 2004 à 5,9 milliards en 2010. La tendance devrait se poursuivre, indiquent les experts d’Artprice, soutenue à la fois par les collectionneurs chinois plus enclins à se tourner vers leur culture nationale, et le gouvernement de Pékin, soucieux « d’internationaliser » les œuvres chinoises, anciennes et modernes, en développant un marché le plus complet possible avec ses maisons de ventes aux enchères, ses places et ses galeries. La multiplication des grandes fortunes conjuguée à l’action du gouvernement explique la valorisation à tout va des œuvres chinoises vendues, dans le classique comme dans le contemporain. Le mouvement est d’autant plus fort dans le Fine Art que les œuvres de qualité se tarissent dans les pays occidentaux, déplorent les professionnels. A titre d’exemple, le 22 mai dernier, la China Guardian Auctions a adjugé une œuvre de Qi Baishi (1864-1957) intitulée Eagle standing on pine tree pour la coquette somme de 65,5 millions de dollars. Toujours selon Artprice, la Chine détient une part du marché Fine Art de 33 % (17,4 % en 2009 et 7,2 % en 2008) et a pris la première place aux Etats-Unis (30 %), loin devant le Royaume-Uni (19 %) et la France (5 %).

Le marché chinois est en pleine expansion avec des maisons et des lieux de vente, mais aussi des artistes. Ainsi, six des artistes du Top 10 mondial 2010 en art contemporain sont chinois pour trois Américains. En devenant le deuxième PIB mondial, l’économie chinoise s'est aussi transformée en leader du marché de l’art, connaissant un essor extrêmement rapide. Un glissement géopolitique ne va pas sans faire quelques victimes et nul doute que Paris figure sur la liste potentielle des places perdantes.

Au XIXe siècle et au début du XXe, la France dominait le marché de l’art. Sa suprématie fut remise en cause au cours des années 50 qui virent New York et Londres devenir les places prédominantes. Aujourd’hui, c’est au tour des places chinoises de faire de l’ombre à leurs homologues occidentales au point d’en reléguer plusieurs bien loin derrière elles. 

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