FRANCE - Une reprise chétive

le 05/09/2013 L'AGEFI Hebdo

L’économie est encore loin d’un cycle vertueux, créateur d’investissements et d’emplois.

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Une croissance du PIB de 0,5 % au deuxième trimestre, un climat des affaires qui retrouve des couleurs au cours de l’été, il n’en faudrait pas plus pour susciter des espérances d’une reprise économique en France, mettant un terme à une longue période de stagnation et, par intermittence, de récession. Ce serait aller vite en besogne. Les espoirs de voir un véritable cycle de croissance économique se mettre en branle sont vains et déplacés. Le rebond capable de mettre fin aux allers-retours entre une croissance zéro + et une croissance zéro -, capable aussi de redonner le sourire aux chefs d’entreprise aux marges de manœuvre limitées pour l’instant aux licenciements et à l’arrêt des investissements, n’est pas d’actualité. La reprise en mesure de rejoindre puis de dépasser le niveau de PIB potentiel (de 1 % à 1,5 % selon les estimations) et créatrice d’emplois attendra. Une hirondelle ne fait pas le printemps.

« Le résultat du deuxième trimestre est dû à des éléments non reproductibles, essentiellement un surplus de consommation d’énergie occasionné par les mauvaises conditions météorologiques », explique Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo Securities. « La normalisation du marché automobile après plusieurs trimestres d’effondrement a tiré l’activité, souligne Hélène Baudchon, économiste à BNP Paribas. Du côté de l’offre, c’est-à-dire de la production, mais aussi de la demande, c’est-à-dire des achats de véhicules. Mais le secteur automobile est volatil. » Dubitatifs, les économistes ne font pas pour autant la fine bouche. « Le chiffre du deuxième trimestre est une bonne nouvelle en ce sens qu’il invalide la théorie qui avait cours l’hiver dernier sur le décrochage de l’économie française et son effondrement prochain », analyse Fabrice Montagné, économiste à Barclays.

Dissipation du pessimisme

Cette dissipation du pessimisme se perçoit dans l’amélioration des sondages réalisés auprès de chefs d’entreprise. Elle témoigne du changement radical opéré en quelques mois de la vision des milieux d’affaires français sur l’économie. Les dernières enquêtes de l’Insee dans l’industrie manufacturière montrent des perspectives personnelles qui se redressent légèrement. Elles collent de près à l’évolution du PIB, relèvent plusieurs économistes. En revanche, les perspectives générales de production s’améliorent nettement, indiquant que les milieux d’affaires, après avoir broyé du noir et envisagé la fin du monde, sont aujourd’hui plus sereins quand ils apprécient le contexte économique et politique dans lequel ils évoluent.

Le sentiment des entreprises sur leur environnement est une chose, les données en dur en sont une autre. A court terme, la conjoncture va retrouver une marche clopin-clopant. Un contrecoup imputable à un reflux de la consommation d’énergie est à prévoir au prochain trimestre. C’est aussi « au second semestre que l’impact total du tour de vis fiscal va se faire sentir sur le pouvoir d’achat des ménages », indique Bruno Cavalier. Les conjoncturistes interrogés tablent sur une hausse du PIB (T/T) comprise entre 0 % et 0,2 %. Guère mieux au dernier trimestre, ce qui débouche sur une piètre évolution du PIB pour l’ensemble de 2013 oscillant entre -0,3 % et +0,2 %. « Cela dit, précise Fabrice Montagné qui fait sienne une prévision de croissance de 0,2 %, le PIB français sera supérieur à la croissance moyenne de la zone euro attendue à -0,4 % par le consensus, avec pourtant une consolidation fiscale plus lourde que la moyenne ».

Hémorragie dans l’emploi salarié

Sans être mirobolantes, les prévisions pour 2014 sont plus optimistes que celles de 2013 et varient de 0,8 % à un peu plus de 1 % grâce à un effet de base positif et une moindre austérité fiscale. « La consolidation budgétaire structurelle va connaître sa première année de ralentissement l’an prochain avec une pression de 20 milliards d’euros », note Fabrice Montagné. « De 2 points de PIB d’effort structurel en 2013, on passe à 1 point l’an prochain », appuie Hélène Baudchon. Quoi qu’il en soit, le risque d’une baisse de la consommation des ménages est réel. « Le simple maintien du niveau de la consommation nécessite de diminuer le taux d’épargne des Français », explique Michel Martinez, économiste à Société Générale CIB.

Car l’unique soutien au pouvoir d’achat sera le fait de l’inflation sous-jacente, à savoir les prix hors éléments volatils comme l’essence et les relèvements de taxes. Outre les impôts, le revenu des ménages au niveau macroéconomique sera ponctionné des pertes de revenus liées aux destructions d’emplois. Fin juin, l’économie française avait perdu 118.000 emplois en douze mois. L’emploi salarié dans le secteur privé est désormais passé sous la barre des 16 millions de postes. Et l’hémorragie est appelée à se poursuivre, indépendamment de la volonté médiatisée du gouvernement d’inverser ou de stabiliser le taux de chômage à l’aide d’emplois aidés, d’aides à la formation et, accessoirement, de mouvements entre les différentes catégories de demandeurs d’emploi ou encore de modifications des procédures de radiation des listes de chômeurs. De toute façon, « il est indispensable d’avoir durablement une croissance économique de 1 % à 1,5 % pour que l’emploi privé augmente », assure Bruno cavalier.

Si les entreprises ont bénéficié d’une baisse importante des coûts salariaux grâce au CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) en début d’année (indice du coût du travail Insee), leurs projets d’investissement se font rares. L’enquête Insee sur les intentions d’investir dans le secteur manufacturier fait part d’une baisse de 6 % des investissements cette année. « Le taux de marge des entreprises reste bas, leur compétitivité demeure un problème majeur et le commerce extérieur n’est pas suffisamment tonique. Dans ces conditions, une reprise de l’investissement est peu probable », explique Michel Martinez. Fabrice Montagné insiste sur le caractère généralisé de la faiblesse de l’investissement des entreprises à la plupart des pays européens : « L’investissement se contracte en France, mais il baisse encore plus vite en Allemagne. Ce n’est donc pas une spécificité française. » Hélène Baudchon entrevoit dans le PIB du deuxième trimestre un signal positif : « L’investissement des entreprises s’est replié de 0,1 % au deuxième trimestre. Ce qui signifie qu’il cesse de chuter brutalement comme c’était le cas au cours des trimestres précédents, quand le recul était de 0,8 % ou plus encore. »

Enfin, les difficultés de financement rencontrées par les entreprises, notamment les PME, sont loin d’être levées. La production de crédit est atone et il n’est pas certain que ce soit uniquement un problème de demande des entreprises. L’offre de crédits à l’économie reste sous la contrainte du deleveraging des banques, de la réduction de la taille de leurs bilans en vue de s’adapter au nouveau contexte financier. Les trésoreries des entreprises sont aussi sous tension et les délais de paiement hors limites sont devenus une norme de gestion. Selon le cabinet Altares, plus des deux tiers des entreprises françaises règlent leurs fournisseurs et leurs sous-traitants avec retard. Ce pourcentage monte à plus de 90 % dans le cas des entreprises de taille intermédiaire et des grandes entreprises.« Il n’existe pas d’élément tangible pour permettre de dire que s’enclenche une croissance auto-entretenue qui pourrait elle-même se traduire en perspectives d’investissements et en perspectives d’embauches », indique Bruno Cavalier. « Il ne faut pas s’emballer. Il n’y a pas de reprise cyclique, investissement et emploi continuent de se contracter », ajoute Michel Martinez. Plusieurs trimestres de croissance tonique seront nécessaires pour rejoindre la croissance potentielle, ce qui fait dire à Hélène Baudchon que l’output gap, à savoir l’écart de production entre le PIB réel et le PIB potentiel, accumulé pendant la crise économique, ne se refermera pas dans le meilleur des cas avant 2020. Guérir intégralement nécessite de la patience.

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