DOSSIER Sociétés de gestion étrangères

La France fait toujours rêver

le 20/09/2012 L'AGEFI Hebdo

L'implantation de bureaux commerciaux, à la structure de coûts plus légère, prend le pas sur les sociétés de gestion.

Les bureaux de BlackRock rue Washington, l’une des premières sociétés de gestion étrangères à Paris.

Hasards du calendrier. Robeco a fermé sa société de gestion française en juin dernier pour se concentrer sur la distribution de fonds. Quelques semaines plus tôt, Russell France obtenait son agrément de société de gestion. Ces deux mouvements de sens inverse témoignent de la diversité des stratégies des sociétés de gestion filiales de maisons étrangères en France.

En dépit de la crise et de la domination locale de grands noms de la gestion, le marché français fait toujours rêver les gestionnaires étrangers. Aujourd'hui, l'implantation en France passe le plus souvent par l'ouverture d'un bureau commercial. Il était en revanche plus fréquent, dans les années 90, de s'implanter via une société de gestion à part entière. Ce fut le choix de State Street Global Advisors (SSGA), Fidelity et Invesco. « Il n'était pas concevable, à l'époque, de ne pas avoir le statut de société de gestion, se souvient Nicolas Bouët, directeur général délégué d'Invesco, implanté à Paris en 1988. En effet, les investisseurs français n'achetaient que des fonds français, que seule une société de gestion locale pouvait offrir. »

L'ouverture progressive des investisseurs aux produits luxembourgeois, grâce aux évolutions réglementaires, a peu à peu permis aux gestionnaires étrangers de s'implanter en France via un simple bureau commercial. Avantage, la structure est beaucoup plus légère, permettant de faire face à une collecte souvent lente au démarrage, mais aussi, à partir de 2007, à un marché ralenti. « Notre stratégie de développement repose principalement sur la distribution de fonds ouverts, ce qui ne nécessite pas le statut de société de gestion », estime Brice Anger, directeur du développement de M&G Investments en France, qui a ouvert à Paris en octobre 2007 et gère 2,5 milliards d'euros pour des clients français.

Les acteurs visant principalement les investisseurs institutionnels font cependant face à l'attachement de cette clientèle aux fonds domiciliés en France. « Lorsqu'il s'agit d'acheter un fonds ouvert, il n'y a pas d'obstacle, pour les investisseurs institutionnels, à souscrire un produit domicilié à l'étranger, constate Olivier Jéséquel, consultant chez bfinance. Mais la situation est différente pour la gestion sous mandat ou pour un fonds dédié. Dans ce cas, il y a toujours une préférence pour la proximité apportée par une structure de gestion locale. »

Ucits IV

Certaines structures n'ayant pas le statut de société de gestion en France utilisent d'ailleurs, pour répondre à cette problématique, les services d'un hébergeur, c'est-à-dire une société de gestion locale fournissant une coquille abritant un fonds dédié de droit français. « Il est parfois un peu frustrant de ne pas bénéficier des possibilités offertes par une société de gestion française, mais l'hébergement externe répond à nos besoins de création de fonds de droit français, confirme Nuno Teixeira, directeur général de Schroders en France. La crise a d’ailleurs validé notre stratégie, car un bureau commercial présente une structure de coûts mieux adaptée au marché. » Schroders, arrivé en 2001, gère aujourd'hui 3,5 milliards d'euros pour des clients français, dont 60 % pour le compte d'investisseurs institutionnels. Sa décollecte nette atteint 100 millions d'euros au premier semestre.

L'année 2012 s'avère compliquée en termes de collecte, tant pour les acteurs français qu'étrangers. Pictet a collecté 240 millions d'euros sur les huit premiers mois de l'année. Le groupe suisse est présent à Paris depuis 2004 via une banque dont l'une des activités est la distribution de fonds du groupe aux clients français institutionnels et intermédiés. « La gestion Pictet est centralisée à Londres et Genève, indique Hervé Thiard, directeur général de la banque Pictet à Paris, qui gère 3 milliards d'euros. Pour des raisons de contrôle des risques, nous ne souhaitons pas multiplier les centres de gestion. Mais le fait de ne pas être société de gestion en France ne freine pas notre développement. »

Les nombreuses succursales commerciales de groupes étrangers vont-elles, pour autant, se ruer sur le passeport européen des sociétés de gestion introduit par la directive Ucits IV ? Ce nouvel outil permet de lancer un fonds de droit français depuis une société de gestion située dans un autre pays. « Le projet est à l'étude, confie Nuno Teixeira. Nous devons encore valider auprès de nos clients qu'un fonds français administré depuis Londres ou Luxembourg répondrait entièrement à leurs attentes. » Brice Anger est quant à lui pragmatique : « Ucits IV nous permet désormais de lancer des fonds dédiés français depuis Londres. Nous utiliserons cet outil si besoin. »

Robeco France a, de son côté, déjà sauté le pas. Un choix rendu nécessaire par l'abandon du statut de société de gestion en juin. La maison mère a décidé de fermer la gestion monétaire de Paris car cette expertise n'était plus stratégique et posait un problème de rentabilité dans l'environnement actuel de taux. Les fonds ont été fermés, Robeco France se concentrant aujourd'hui sur la distribution des produits du groupe auprès de clients français. « Nous avons utilisé le passeport européen des sociétés de gestion dès juin pour gérer directement depuis Rotterdam des fonds de droit français, explique Philippe Sabbah, président de Robeco France. Six clients institutionnels ont accepté de nous suivre dans cette innovation, tandis que deux autres ont préféré renoncer. »

L'existence de ce nouvel outil, doublé de la crise, ne remet cependant pas en question la stratégie des structures présentes en France via une société de gestion à part entière, telles Invesco, SSGA ou Fidelity. Présente depuis 1991, SSGA est à ce titre le plus bel exemple de succès avec 38,8 milliards d'euros gérés à Paris, dont la moitié pour des clients français. « Paris est un centre d'expertise pour le groupe, souligne son PDG Marco Fusco. Nous commercialisons les fonds gérés en France non seulement auprès de clients français mais aussi ailleurs en Europe, en Asie et en Amérique du Sud. »

Centre d'expertise

Fidelity a également développé une expertise de gestion spécifique à Paris, sur les actions européennes, les actions nordiques et la gestion diversifiée. « Paris a ouvert en 1994, rappelle Christophe Gloser, président de Fidelity en France. C'était à l'époque le premier centre de gestion européen en dehors de Londres. Le modèle a ensuite été répliqué à Francfort et à Milan. Notre place est donc confirmée dans le groupe, et nous commençons à vendre ailleurs en Europe les fonds gérés depuis Paris. » Une structure lourde puisque le groupe gère 2 milliards d'euros pour des clients, et distribue au total 4 milliards à des clients français avec 35 salariés.

Même type de fonctionnement pour Invesco, dont la filiale française est spécialisée dans la multigestion, distribuée en France, en Autriche, en Belgique, en Italie, et bientôt en Grande-Bretagne. Cette activité reste cependant limitée, puisque les encours s'établissent à 400 millions d'euros, tandis que le bureau distribue par ailleurs pour 2,2 milliards en fonds et mandats à des clients français. « Certes, une société de gestion représente un investissement important. Mais Paris est aussi un 'hub' administratif pour le groupe, au même titre que la filiale de Francfort, relève Nicolas Bouët. Ainsi, les deux tiers de nos 45 salariés travaillent en partie pour les autres bureaux d'Europe continentale. »

La stratégie de Russell France, qui a reçu son agrément de société de gestion en avril 2012 après une présence locale depuis 18 ans sous forme de succursale, est encore différente : « Nous proposons des solutions sur mesure aux clients institutionnels. Il est donc capital d'être une société de gestion locale ayant une équipe de gestion à Paris pour assurer la proximité avec nos clients, atteste Michael Sfez, directeur général de Russell France. Ucits IV offre certes de nouvelles possibilités, mais nous perdrions cette proximité en utilisant le passeport européen des sociétés de gestion. »

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