L'analyse de... Jean-Pierre Petit, président des Cahiers verts de l'économie

La France décadente fait sa comédie électorale

le 15/03/2012 L'AGEFI Hebdo

La France aime bien les élections. Ces moments où l’on ressasse les faux débats, formules creuses, propositions bricolées et bavardages compassionnels. Les élections se sont ainsi multipliées depuis trente ans : régionales, européennes, présidentielles, législatives, sénatoriales, municipales… Elle aime bien également ses élus. Il est vrai qu’elle n’en manque pas : près de 1.000 parlementaires, près de 80 députés européens, près de 2.000 conseillers régionaux, plus de 4.000 conseillers généraux, plus de 530.000 élus municipaux. Chaque Français dispose d’un élu pour 107 habitants, soit un niveau 4,5 fois supérieur aux Etats-Unis (7 fois plus pour le Parlement). La France aime bien aussi les lois. La gesticulation politique permanente aboutit à la multiplication des textes (lois, règlements, circulaires, arrêtés…), de plus en plus longs et de plus en plus bâclés (d’où des corrections, incompréhensions et modifications à n’en plus finir). La multiplication des instances en charge de leur élaboration (autorités européennes, locales, autorités administratives indépendantes…) et la lenteur de parution des mesures d’application ne font que renforcer l’instabilité juridique croissante. Bref, la France vit en « inflation démocratique ». Et comme tous les phénomènes inflationnistes, elle a un coût. En l’occurrence, elle dévalorise la qualité de l’action publique. Elle affaiblit la qualité de la démocratie, l’efficience des décisions et le bien-être de la population.

Dans le dernier classement des démocraties de The Economist (de 2010), la France est… 31e (sur 167), en recul de sept places par rapport à la dernière enquête (de 2008) et derrière toutes les nations ouest-européennes, Italie de Berlusconi incluse. La France n’est plus qu’une « démocratie imparfaite » (comme le Mexique, l’Ukraine ou le Brésil). Les raisons de ce résultat lamentable ? La baisse du soutien de l’opinion au système en place (participation, confiance…) et la faible qualité de la gouvernance publique. En termes de perception de la corruption, la France ne figure qu’au 25e rang (sur 182) de l’indice de Transparency International (en 2011), en retrait de presque tous les pays ouest-européens (sauf Italie, Grèce, Espagne et Portugal) où les niveaux d’intégrité et de transparence de la classe politique et des administrations sont jugés supérieurs.

La France est aussi très mal classée parmi les grands pays développés dans les indicateurs mesurant l’efficacité de ses institutions et le dynamisme économique (IMD Lausanne, Word Economic Forum, Banque Mondiale). Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir la France enregistrer seulement 1,2 % de croissance moyenne durant la dernière décennie (2 % durant la décennie 90 et 2,3 % durant la décennie 80). Sur une base 100 en 1982, le PIB par tête relatif aux pays du G7 se situe aujourd’hui à 88.

L’inflation démocratique n’est donc apparemment pas efficace, mais en réalité, sa fonction est autre ; elle correspond à une logique de l’action collective chère à Mancur Olson.

Peu importe les incohérences, l’instabilité et la paralysie de l’initiative privée que le millefeuille institutionnel et juridique crée. L’essentiel est la multitude des rentes catégorielles qu’il faut sanctuariser. Le principe de précaution s’inscrit dans ce cadre. Il s’agit de répondre à chaque inquiétude collective et subjective en légiférant et non d’évaluer les gains et risques objectifs.

Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que le protectionnisme, forme la plus achevée du principe de précaution, soit si populaire. Le système est dynamique : les protections réduisent le bien-être, mais les frustrations et angoisses que cela génère appellent la recherche de nouvelles protections.

La réflexion compte peu et c’est l’improvisation qui domine. Les sujets ne sont pas traités mais survolés. L’efficacité générale des propositions a peu d’importance. Il n’y a pas de réelle évaluation et l’essentiel est la communication. La vérité n’a pas sa place car c’est la flatterie des clientèles qui est décisive. Des visites sur chaque site de production menacé valent mieux qu’une stratégie industrielle cohérente et réaliste. Dans cette bataille, ce sont les conseillers en communication qu’on écoute et non les experts. Vue de l’extérieur, cette comédie est pathétique. Mais l’inflation démocratique est le pendant naturel et logique de l’immobilisme et de la décadence française.

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