L'analyse de... Philippe Ithurbide, responsable Recherche, stratégie et analyse d'Amundi

France, le débat croissance versus austérité

le 10/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Plus que jamais, la croissance économique est au centre des débats, non seulement parce qu’elle a déterminé une partie importante du discours de campagne de François Hollande, mais aussi parce que l’on peut percevoir une nette inflexion sur le sujet. Le Fonds monétaire international (FMI) a appelé des ses voeux une recherche de plus forte croissance de la part de l’Union européenne. Les agences de notation ont rappelé que parmi les deux grands critères qui entraînent une dégradation de la note de crédit des souverains, on retrouve au premier plan les déficits de gouvernance et les potentiels de croissance. Le président de la Banque centrale européenne (BCE) a insisté sur la nécessité de relancer la croissance, et la Commission européenne est en train de préparer un plan de relance de 200 milliards d’euros… Non seulement le débat croissance vs austérité n’est plus tabou, mais les termes mêmes de ce débat sont en train de changer. La raison est simple : autant il pouvait s’avérer « facile » de prôner sans concession la rigueur pour la Grèce, responsable de dérapages budgétaires colossaux, autant cela devient désormais plus difficile.

Revenons sur le débat. Pour résorber les déficits et maîtriser la dette publique, il y a trois solutions en « concurrence », chacune d’entre elles représentée par un camp bien distinct.

Le premier camp considère que l’origine de l’explosion de la dette provient du laxisme passé, qui se traduit par une dégradation des finances publiques. La solution passe inévitablement par la discipline, la rigueur, voire l’austérité financière. Plus encore, la croissance serait faible car handicapée par le poids des déficits… Cette vision, essentiellement « allemande », prône la vertu. Plus les déficits sont élevés, et plus les politiques de rigueur doivent être sévères. L’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, le Luxembourg… et la France sont des partisans de cette voie.

Le deuxième camp considère que les déficits et la dette proviennent de déséquilibres structurels majeurs, tels que la présence d’un Etat providence trop important ou encore l’inefficience de l’économie (il faut comprendre rigidités, trop faible libéralisation, trop forte protection…). Pour résorber ces problèmes, il convient de mener des réformes structurelles qui vont avoir des effets à long terme : libéralisation des secteurs protégés, flexibilité du marché du travail, remise en question des processus de négociations salariales (centralisée en France, très décentralisée - entreprise par entreprise - en Allemagne, par exemple, réduction des allocations chômage, réformes supplémentaires des régimes de retraite, optimisation/réduction des dépenses d’éducation…). Selon les tenants de cette position (les libéraux), les pays européens ne peuvent plus se permettre d’avoir un niveau aussi élevé d’Etat providence. Les réformes structurelles sont inévitables, elles auront des effets positifs à terme sur les économies européennes, même si elles réduisent à court terme la croissance. Il est bien difficile d’en faire un programme électoral ou de mettre en place de telles politiques dans le contexte actuel de crise, de récession et de chômage élevé.

Le troisième camp préfère sauvegarder les acquis sociaux, et considère que seule la croissance économique est de nature à y parvenir, tout en réduisant les déficits. Sans croissance, point de salut. Les mesures de rigueur se traduisent par une réduction des dépenses publiques et un accroissement des taxes et impôts, mais aussi par une contraction de l’activité. En net, on assiste généralement à une dégradation des ratio déficits publics/PIB et dette publique/PIB. Les politiques de croissance gagnent aussi du terrain car il s’avère difficile de mener des politiques d’austérité au début d’un cycle de deleveraging. Celui-ci apporte un élément récessif supplémentaire. L’histoire montre qu’il ne peut y avoir de réduction d’endettement de l’ensemble des acteurs en même temps. L’Etat est généralement le dernier à le réduire. C’est ce que démontre l’observation de tous les cas de deleveraging au cours des dernières décennies. L’impact sur la croissance est par ailleurs important et durable. En moyenne, quand le deleveraging suit une crise financière, il peut durer entre sept et dix ans, et le fléchissement d’activité peut durer jusqu’à cinq ans. Quelles que soient les politiques mises en œuvre, le deleveraging pèse toujours sur l’activité. Appeler de ses vœux une politique de croissance représente un contrepied majeur aux politiques d’austérité menées jusque-là. La question est désormais de savoir dans quelles conditions un tel programme pourra être mis en place… et jusqu’à quel point il pourra contre-balancer l’effet récessif du deleveraging.

A lire aussi