France-Allemagne : quels rapports ?

le 25/10/2011 L'AGEFI Hebdo

L’Allemagne est la puissance économique dominante de la zone euro et sa puissance financière la plus crédible : la crise a creusé les écarts. Mais ils étaient antérieurs. En termes d’activité, ils s’inscrivent dans un choix de croissance par l’exportation qui implique un pacte social fort qui date de l’après-guerre, l’économie sociale de marché et la codécision. Notre remontée doit commencer là.

1 - L’une a un pacte social, l’autre pas

Une rupture se produit entre la compétitivité allemande et la compétitivité française au tournant des années 1999-2000. Entre 1986 et 1999, le PIB allemand augmente de 35 %, le français de 30 %. Entre ces mêmes dates, les coûts salariaux allemands par unité produite augmentent de 25 %, les français de 28 %. Sur cette période, l’Allemagne croît davantage que la France, ses coûts salariaux unitaires moins, sans que l’écart soit encore significatif. La période qui suit est différente. L’Allemagne progresse moins vite que la France, 12 % contre 21 % en termes de PIB, mais ses coûts salariaux baissent de 2 à 3 % en Allemagne, alors qu’ils montent du même montant en France.

Les explications sont multiples pour expliquer cette rupture allemande et cette divergence française, mais il semble qu’on peut dire que l’Allemagne a renforcé alors son pacte économique et social. Tout se passe comme si l’accord y porte sur un maintien du salaire réel, sans augmentation notable donc, mais avec promesse de garantir l’emploi, tandis que les gains de productivité seront absorbés par les entreprises. Elles reconstituent leur rentabilité, investissent en s’endettant peu, distribuent une part significative de leurs résultats à partir d’une marge après coûts salariaux supérieure et fondent, en même temps, une large part de leur croissance sur l’exportation. La logique allemande - modération salariale depuis 2000, profit, exportations, croissance - est en œuvre. Et sa base est celle d’un pacte où l’emploi est assuré par les entreprises, garantie d'autant plus précieuse qu’une croissance tirée par l’export est par nature plus instable, encore plus si cette exportation est industrielle, encore plus si la mondialisation des échanges s’accélère. On ne retrouve pas du tout cette logique en France où les salaires vont plus vite que la productivité, où la compétitivité régresse, où le déficit commercial se creuse et où c’est l’endettement qui permet de soutenir l’activité.

On peut donc dire que l’Allemagne a un pacte social qui marche, la France pas, et que ceci est largement à l’origine des écarts de croissance que l’on mesure. Ce pacte n’a pas été mis en cause mais au contraire renforcé par les tensions nées en Allemagnes dans les années 2000, avec des politiques de réforme sur le marché du travail particulièrement rudes (lois Harz). On critique souvent ce choix allemand en France en disant qu’il n’est pas coopératif, la faible demande interne allemande pesant sur la croissance européenne. Mais on ne peut quand même pas dire que le pacte social de l’un empêche son développement chez l’autre (1) !

2 - L’une a une stratégie de croissance par l’export, l’autre pas

Le choix allemand de croissance est triple. C’est d’abord celui de l’industrie, de la compétitivité et des entreprises - moyennes et grosses - qui vont avec. Ce sont ensuite les amortisseurs, économiques et sociaux, que requiert une telle stratégie de croissance par l’exportation, avec une priorité socialement acceptée à l’autofinancement. C’est enfin un système de prélèvements publics qui soutient et renforce cette logique d’exportation et de compétitivité. L’Allemagne est alignée, et de plus en plus, sur ces choix.

Encore une fois, la base en est le partage salaire/profit. Il est stable en France mais devient plus favorable aux profits ces dernières années en Allemagne, précisément avec la crise. Ce partage de la valeur ajoutée en faveur des profits s’est consolidé par l’acceptation de la délocalisation dans les pays de l’Est (2), sachant que les activités à plus haute valeur ajoutée restent au centre (standort, site) (3), activités menées par des PME de grosse taille. Le recours aux consommations intermédiaires est ainsi vécu comme un complément de la compétitivité, donc de la solidité des entreprises. Nous n’en sommes plus du tout au temps où «l’économie de bazar» était critiquée en Allemagne, où certains condamnaient une industrie qui assemblait mais qui ne faisait plus. Aujourd’hui, l’Allemagne assemble des produits de qualité qu’elle a sous-traités et qu’elle vérifie. Elle renforce ainsi, à la fois, sa marge et sa marque. Cette évolution du partage salaire/profit implique qu’en cas de choc, les entreprises s’engagent à maintenir autant que possible l’emploi, quitte à ce que les salariés modèrent davantage leur demandes salariales, voire réduisent leur temps de travail. La crise a vu la mise en œuvre de ce contrat implicite en 2009, par comparaison avec la France où l’ajustement s’est très largement fait par l’emploi.

L’alignement des prélèvements allemands intervient alors pour soutenir la compétitivité. Il complète, dans le domaine public, la démarche de croissance par l’export. Il ne s’agit pas seulement de noter, ce qui est déjà remarquable, que la part des prélèvements obligatoires allemands est décroissante depuis 2000, où elle était voisine de celle de la France, pour se trouver désormais au dessous de 4 points de PIB. 44-45 % pour la France contre 40-41 % en moyenne pour l’Allemagne sont en effet les données les plus récentes. Il s’agit surtout de voir que cette réduction s’est faite en diminuant autant que possible les taux de taxation et en reportant le financement du travail vers la consommation. Le taux implicite sur la consommation a baissé de 2 points de taux entre 2000 et 2008 (de 21 à 19) en France, contre une hausse de 1 point de taux (de 19 à 20) en Allemagne. La taxation du travail a baissé en Allemagne de 1 point de taux, mais pas en France, ce qui fait un écart de 2,2 points de taux en 2008. Et le plus fort écart est celui de la taxation du capital : il a baissé en Allemagne de 3 points sur la période, à partir d’un niveau bien plus bas que la France, alors qu’il est en légère augmentation en France. En 2008, l’écart d’imposition implicite du capital est ainsi de 15,7 points de pourcentage entre France et Allemagne. Cette imposition vient du taux d’imposition de sociétés, plus élevé en France, l’Allemagne passant à l’inverse de 45 % à 25%, et de l’imposition du capital, avec l’ISF qu’on ne retrouve pas en Allemagne (4). Au total, l’Allemagne dépense moins de sa richesse pour faire fonctionner sa puissance publique (de 7 à 8 % de PIB) et prélève davantage sur la consommation que sur la production de manière à soutenir sa compétitivité.

3 - L’une a voté la règle d’or, pas (encore) l’autre

Les règles d’or diffèrent selon les pays, mais leur principe est toujours celui d’endiguer la dette d’abord, d’organiser sa décrue ensuite. C’est pour ancrer ce choix de compétitivité dans la durée que les autorités allemandes ont discuté de la règle d’or et l’ont votée en 2009, durcissant leurs normes antérieures. L’Allemagne, dès l’après-guerre, inscrit dans sa Constitution une règle limitant son endettement. Mais elle n’a pas suffi, un peu pour des raisons conjoncturelles (le ralentissement des années 2000), surtout pour des raisons exceptionnelles : l’unification de l’Allemagne et la crise actuelle.

En 2009, la réforme de la Constitution allemande introduit ainsi une règle limitant le déficit de l'Etat fédéral à 0,35 % du PIB à partir de 2016 et impose l'équilibre budgétaire aux régions à compter de 2020. Cette règle concerne ainsi le "déficit structurel". Dans des conditions exceptionnelles, elle peut donc être contournée, quitte à indiquer comment et quand s’effectue le retour à l’équilibre. La droite (CDU/CSU) et la gauche (sociaux-démocrates du SPD) ont voté pour, les Verts et Die Linke contre. Les libéraux se sont abstenus, entendant néanmoins qu’il n’y ait pas d’assouplissement au niveau des Länder. Ainsi, à partir de 2015 et en période de conjoncture normale, l’Etat fédéral n’a pas le droit de s’endetter à plus de 0,35 % du PIB et, à partir de 2020, les Länder devront renoncer à l’endettement.

Ceci explique peut-être pourquoi les Allemands sont relativement moins inquiets que les Français, notamment les Allemands de droite, alors que l’inquiétude est partout présente en France, à droite comme à gauche (comme le montrait un sondage Ifop de décembre 2010 pour les Fondations Jean-Jaurès et Fiedrich Ebert Stiftung). On sait que la question de la règle d’or en France est dite « politique », autrement dit, sans doute, « non économique », ce qui signifie que si les principaux hommes politiques français ne faisaient que de l’économie, ils en voteraient, sans doute, le principe.

1- Bernard Angels : «Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective (1) sur la prospective du couple franco-allemand», Sénat, 22 juin 2011.

2- Lionel Fontagné et Fid Toubal : «Commerce de biens intermédiaires et compétitivité», Rapport pour le Sénat, Bernard Angels, op. cit.

3- Christian Stoffaës : « Mittelstand : notre chaînon manquant », rapport du Conseil d’analyse économique franco-allemand, 2008; Françoise Vilain : « Le développement des entreprises de taille intermédiaire », avis du Conseil économique, social et Environnemental, 2008.

4- L’ISF a été jugé illégal en Allemagne. «La Cour a jugé que toute imposition excédant plus que la moitié du rendement du patrimoine d'un contribuable constitue une violation de la " liberté de l'action de l'homme " (traduction littérale) protégée par l'article 2 alinéa 1 de la Constitution allemande. Par rendement, on entend le rendement théorique moyen retenu quel que soit le rendement réel des biens en cause. Toute imposition " excessive " du revenu ou du patrimoine d'un contribuable est donc de nature à porter atteinte à la liberté d'action de l'homme. Ce raisonnement repose sur le principe fondamental selon lequel le patrimoine des particuliers n'est pas à la libre disposition de l'Etat. Le contribuable est donc en droit d'exiger que l'Etat préserve le rendement considéré comme minimum et donc intouchable du patrimoine utile au particulier. En d'autres termes, le patrimoine d'un contribuable doit prioritairement servir le contribuable (avant l'Etat), et ce d'autant plus que ce patrimoine a été bâti sur des revenus précédemment taxés. D'où le principe de protection de la moitié du rendement considéré comme faisant partie du premier cercle inattaquable du principe de liberté d'action.» Les Echos, 9 décembre 1996.

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