Les fonds souverains allient fidélité et diversité

le 10/11/2011 L'AGEFI Hebdo

La quête de nouvelles occasions guide ces investisseurs de long terme qui ont souffert de la chute des places boursières européennes.

Vue de Doha au Qatar, un pays détenteur d’un fonds souverain dynamique. Photo : ©Tom PILSTON/PANOS-REA

Les fonds souverains reviennent ! », se sont réjouis les observateurs des marchés financiers en apprenant que le Qatar faisait partie des investisseurs intéressés par la vente de Denizbank que Dexia veut céder, et en remarquant que ce coup d’essai dans le monde de la banque n’était pas un cas isolé. Tout juste après avoir conclu le rachat de la filiale luxembourgeoise de la banque privée de KBC, Precision Capital, société représentant les intérêts d’un investisseur de l’Etat du Qatar, s’est mise aussi sur les rangs en vue d’acquérir la majorité de Dexia Banque Internationale à Luxembourg. Au total, le nom du détenteur des troisièmes réserves de gaz de la planète a été cité trois fois en un seul mois lors de négociations de cessions d’actifs de banques européennes.

Preuve que les temps changent, cette marque d’intérêt à répétition a été interprétée positivement. L’époque où les agissements des fonds souverains étaient jugés suspects et leur montée en puissance inquiétante - notamment à la suite de la création du fonds chinois China Investment Corp (CIC) en septembre 2007 - a cédé la place à l’enthousiasme et leur présence est désormais souhaitée. Se porteront-ils acquéreurs d’autres activités dont les banques européennes, en cure d’amaigrissement, souhaitent se débarrasser ? Nombre d’experts du secteur espèrent que des échanges avec ces acteurs étatiques se concrétiseront. Dès lors, leur image de prédateurs sans vergogne est troquée contre celle d’investisseurs prodigues, deux visions opposées dont le point commun est d’être teintée d’exagération.

Une mystification entretenue, sans aucun doute, par l’accumulation de leurs ressources (voir le graphique) et l’opacité qui les caractérise encore très souvent. « A l’exception du fonds souverain norvégien, Norges Bank Investment Management, la transparence de leur pratique est toute relative », commente Bernard Aybran, directeur de la multigestion d’Invesco Asset Management. Pourtant, quelques progrès notables ont été réalisés, notamment depuis la création du groupe de travail des fonds souverains (IWG) au printemps 2008, qui réunit 23 pays membres. C’est au cours de sa troisième réunion au Chili que l’IWG a convenu des principes de Santiago (lire l’entretien). Il s’agit d’un cadre de pratiques destinées à traduire l’existence de dispositifs de gouvernance et de responsabilisation, ainsi que l’application d’investissements prudents sur des bases saines. Il reste à vérifier que ces engagements sont appliqués sur le terrain. Quoi qu’il en soit, l’application des principes de Santiago connaîtra inévitablement quelques limites en raison de la nature même de l’actionnariat de ses signataires : « Ce seront toujours les intérêts nationaux qui primeront sur les engagements de bonne conduite », estime Philippe Mimran, directeur de la gestion valeurs mobilières à La Française AM.

Tournés vers l’avenir

Une prochaine étape susceptible d’améliorer la gouvernance des fonds étatiques pourrait être la signature de la charte des PRI (principles for responsible investment) de l’Organisation des Nations unies (ONU), comme l’a fait par exemple le Fonds stratégique d’investissement (FSI). « Les fonds souverains devraient être intéressés par l’investissement responsable en tant qu’investisseurs de long terme et universels », explique Jean-Philippe Desmartin, responsable de la recherche ESG (Environnement, Social, Gouvernance) chez Oddo Securities, rappelant que « leurs engagements effectués dans le monde entier sont réalisés avec des ressources publiques ». Il serait légitime que les citoyens aient un droit de regard sur cet outil de création de richesse qui doit être durable.

« L’objectif des fonds souverains est de transmettre aux générations futures des revenus qui se substituent à leur manne pétrolière ou à d’autres de leurs ressources », rappelle Philippe Mimran. Leurs investissements sont à la fois guidés par une mission de développement économique intégrée à la vision politique de leur pays (lire l’encadré page 14) et contraints par une combinaison risque-rendement acceptable. Ces principes expliquent pourquoi les fonds souverains ne se portent pas d’eux-mêmes acquéreurs de dettes européennes autant que les autorités de la zone euro l’espèrent. « Les fonds de pension et assureurs n’en achètent plus, à l’exception du Bund. Alors pourquoi les fonds souverains, attentifs comme nous tous à la liquidité lorsqu’ils acquièrent des titres souverains, se positionneraient-ils ? », s’interroge Philippe Mimran. A moins que d’importantes contreparties ne soient négociées entre les différents Etats concernés. « C’est dans de tels cas que les fonds souverains deviennent des armes politiques », note le directeur de la gestion valeurs mobilières à La Française AM. Les négociations en la matière risquent d’être difficiles. Attachés à la responsabilité de faire fructifier les actifs confiés, les fonds souverains mais aussi les Etats auxquels ils appartiennent tiennent à leur indépendance. « Acquérir de la dette européenne, c’est mettre leurs générations futures dans la main des décideurs politiques de la zone euro. Ensuite, la mission des fonds souverains n’est pas de régler les problèmes actuels », sauf cas de force majeure, résume Philippe Mimran.

C’est pourquoi il n’est pas acquis que le fonds souverain japonais, le Government Pension Investment Fund (GPIF), gérant les Reserve Funds of the Employees’ Pension Insurance et le National Pension du Japon, participe aux éventuelles privatisations à l’étude aujourd’hui - comme celle de Japan Tobacco - destinées à réduire l’endettement public nippon. Etabli depuis 2006 comme une institution administrative indépendante, « son intervention devrait dépendre avant tout de l’espérance de rendement à un horizon de long terme », explique Rodolphe Taquet, responsable actions internationales chez CPR Asset Management. Il remarque qu’en général, les tickets pris par le GPIF, qui gère près de 1.400 milliards de dollars d’actifs, ne dépassent pas 5 % du capital des entreprises dans lesquelles il investit. La tactique qui prévaut à l’heure actuelle est de construire une allocation d’actifs diversifiée, à l’image de la plupart des autres fonds souverains. « L’appel d’offres que le GPIF a lancé récemment afin de se positionner sur les actions des marchés émergents répond à cette stratégie », relève Rodolphe Taquet.

Prudence et discrétion

C’est aussi cette stratégie de diversification qui pourrait pousser les fonds souverains à s’intéresser aux actions européennes, « intéressantes étant donné leur bas prix à l’heure actuelle, indique Guy Henriques, responsable de ces institutions chez Schroders. Ces investisseurs de long terme, en particulier en Asie, estiment qu’il faut aller à contre courant, c’est-à-dire investir pendant la tempête. » De tels investissements s’effectueraient en respectant les règles d’allocation de risque. De fait, les prises de positions éventuelles ne pourraient pas concerner des montants colossaux. « Il y a de très bonnes occasions d’investir en Europe mais nous n’avons pas du tout l’intention de prendre le contrôle de sociétés européennes », déclarait récemment Jin Liqun, président de China Investment Corporation. Dans la plupart des cas, les montées au capital des entreprises cotées de la part des fonds souverains demeurent en dessous des seuils susceptibles de déclencher le lancement d’offres de rachats.

De plus, « les fonds souverains sont rarement des investisseurs activistes, souligne Guy Henriques. Ils sont extrêmement professionnels mais n’ont pas les ressources humaines nécessaires pour se le permettre étant donné les montants considérables qu’ils ont sous gestion et le nombre important de positions qu’ils doivent prendre afin de se diversifier » L’un des seuls fonds à exercer rigoureusement ses droits de vote est le NBIM norvégien, « le premier investisseur de l’indice CAC 40 », rappelle Jean-Philippe Desmartin, observant que ce dernier opte plutôt « pour le dialogue actionnarial en amont » que pour une prise de parole ostensible en cas de désaccord avec les choix stratégiques des directions d’entreprises. « En général, les fonds souverains sont plus discrets que les fonds de pension », observe l’expert d’Oddo Securities. Ce sont des acteurs réservés mais efficaces qui maîtrisent leur feuille de route.

A lire aussi