Fonds marchés frontières, une thématique émergente

le 18/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Alors que les actions des pays émergents les plus matures perdent de leur attrait, certaines gestions cherchent d’autres sources de performance sur ce segment.

Vue d’Ho Chi Minh en 2013. Le Vietnam, le Nigeria, le Koweït ou encore l’Argentine figurent parmi les plus fortes croissances économiques dans le monde. Munshi Ahmed/Bloomberg

Il faut une bonne dose de sang-froid pour investir dans les actions des pays émergents. La récente correction subie par la classe d’actifs a de nouveau mis à l’épreuve les nerfs des investisseurs, faisant même fuir les plus sensibles au risque. L’indice MSCI Emerging Markets a ainsi chuté de près de 20 % en deux mois tandis que les fonds investis dans la thématique ont vu leurs encours fondre de 22 milliards de dollars depuis début mai, selon EPFR Global. De grandes sociétés de gestion comme ING IM ont revu leur appréciation sur ces marchés en adoptant une position plus prudente dans leur allocation : « Ces dernières années, la croissance des marchés émergents a été principalement tirée par la demande chinoise et les flux liés aux différentiels de taux. Ces deux sources de progression sont désormais en train de se tarir, la première en raison de la multiplication des signes de ralentissement structurel en Chine et la seconde à cause de la nervosité accrue des marchés en ce qui concerne la politique d’assouplissement quantitatif de la Fed », souligne Maarten-Jan Bakkum, son stratégiste senior marchés émergents. Toutefois, au-delà des fameux BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), il existe un certain nombre d’autres pays actuellement à un stade précoce de développement et offrant un potentiel de valorisation, baptisés « marchés frontières », dont font partie entre autres, l’Argentine en Amérique du Sud, le Vietnam en Asie, le Nigeria en Afrique, le Koweït au Moyen-Orient ou la Bulgarie en Europe de l’Est. Un positionnement qui prend aujourd’hui tout son sens alors que ces valeurs ont montré une bonne résistance dans la phase récente de correction. L’indice MSCI Frontier Markets n’a ainsi cédé qu’un peu plus de 3 % sur la même période, avec une volatilité inférieure. « Tout en nous gardant d'affirmer qu'un marché peut évoluer à la hausse éternellement, nous pensons que les gains enregistrés récemment par les marchés frontières reflètent la reconnaissance d'améliorations réelles dans la gestion économique de nombreux pays, et dans la qualité et la rentabilité des entreprises individuelles », relève Mark Mobius, président exécutif

de Templeton Emerging Markets Group (

lire l’entretien).

Forte croissance

Cette thématique commence à trouver un écho chez les gérants d’actifs avec le lancement de plusieurs fonds ces derniers mois, à l’image du Tundra Frontier du suédois Tundra Fonder. « Les pays frontières affichent des taux de croissance élevés avec des marchés actions raisonnablement valorisés, offrant un rendement plus important et une volatilité plus faible que les émergents les plus développés », expose Tim Drinkall, responsable de la gestion actions marchés émergents chez Morgan Stanley IM. De fait, les pays frontières ont affiché, en 2011, 18 des 20 chiffres de croissance économique les plus élevés au monde. « Les marchés frontières peuvent vous donner un accès à une croissance potentielle dans un monde où la croissance est une denrée rare », selon le gestionnaire américain qui estime à 1.000 milliards de dollars le potentiel de PIB supplémentaire dans les cinq prochaines années (3.251 milliards estimés au total pour 2013, selon le Fonds monétaire international). « La plupart de ces pays profitent d’avantages indéniables en termes de dynamique démographique, de bas coût du travail et d’importantes ressources naturelles », complète Rami Sidani, gérant actions marchés frontières chez Shroders.

Par ailleurs, les actions frontières sont aujourd’hui moins chères que celles des autres pays émergents et des pays développés : les perspectives de croissance supérieures des marchés frontières ne se reflètent pas dans les valorisations des actions, qui intègrent le risque politique et de marché. Et ce, même si la récente chute des marchés a réduit le différentiel. Ainsi, le rendement dépasse 4 % en moyenne sur les actions des marchés frontières contre moins de 3 % pour l’ensemble des émergents. « Surtout, les marchés d’actions sont peu développés dans ces pays par rapport à ce que représente leurs économies », ajoute Rami Sidani. Rapportés au PIB, la capitalisation de marché des émergents ne représente que 3 %, contre déjà 17,5 % dans l’ensemble des émergents et 61 % dans les pays développés, ce qui offre à la classe d’actifs un potentiel d’appréciation, selon ce spécialiste. Les gérants mettent de plus en avant la faible corrélation de ces actions avec les autres classes d’actifs, y compris les matières premières pour certains pays. « Ils affichent historiquement une faible corrélation entre eux, ainsi qu’avec les marchés émergents et développés car les valorisations, les cycles économiques et le développement de chaque pays sont à des niveaux et des stades différents », indique Tim Drinkall. Investir dans les marchés frontières offre ainsi une source de diversification.

« Dans un contexte où les bonnes idées d’investissement font défaut, il est compréhensible que des sociétés de gestion veuillent monter dans le train des marchés frontières, estime le bureau de recherche américain Cerulli Associates. Néanmoins, les lancements n’ont pas été aussi nombreux qu’on aurait pu croire. » De fait, le marché reste limité en Europe, avec seulement 3 milliards d’euros sous gestion pour à peine plus de vingt fonds, et il est encore plus étroit en France (lire l'encadré). Plusieurs explications à cela. D’abord, parce que les marchés frontières restent une thématique de niche plutôt commercialisée auprès des banques privées (la part des investisseurs institutionnels serait limitée à 20 %). Ensuite, pour lancer ce type de fonds, il faut déjà disposer d’une forte compétence sur les émergents et être capable de couvrir un nombre important de pays. « A moins que la société de gestion ait une compétence à faire valoir sur les actions émergentes, il y a peu d’intérêt du point de vue commercial à lancer un fonds marchés frontières », constate Cerulli. Pour Morgan Stanley IM, l’un des pionniers sur ce segment avec un premier fonds offshore dès 2007, « en mettant en place une équipe dédiée à cette thématique, appuyée par l’ensemble des équipes sur les émergents, nous avons voulu accompagner le développement du marché et anticiper la demande de nos clients », indique Thomas Chaussier, directeur général du bureau de Paris.

Des risques

Surtout, le principal handicap pour ces fonds reste la faible liquidité et les risques opérationnels inhérents à ces marchés. « Les pays frontières sont généralement des marchés risqués, avec des niveaux de liquidités, un accès des investisseurs étrangers au marché, des valorisations et une gouvernance d’entreprise très variables », note Morgan Stanley IM qui gère le risque notamment en construisant des portefeuilles larges et diversifiés. Le gérant américain conjugue une approche top-down à partir des données macroéconomiques, de valorisations, réglementaires… pour faire une première sélection de pays. Il procède ensuite à la sélection de valeurs en fonction des qualités intrinsèques des sociétés, de la valorisation des titres, de leur liquidité… pour arriver, à partir d’un gisement de 1.500 valeurs, à un portefeuille concentré de 40 à 50 titres.

Le fait d’avoir des équipes de recherche sur place est important pour la compréhension de l’activité des sociétés, des compétences de l’équipe dirigeante, de la structure actionnariale, de la gouvernance d’entreprise et de son engagement à créer de la valeur. « Nous sommes convaincus qu’une présence sur le terrain est nécessaire pour obtenir des informations de qualité sur les opportunités d’investissement locales, relève Mark Mobius. Notre équipe actions émergentes est ainsi composée de 53 gérants et analystes localisés dans 18 pays émergents et frontières. » Autre sujet lié à la liquidité : la contrainte de taille des fonds, par définition limitée. En excluant le cas atypique de Templeton Frontier Markets (2,3 milliards de dollars d’encours), la plupart des autres fonds affichent des actifs sous gestion inférieurs à 100 millions, ce qui limite pour le moment le risque. Selon certains, pour une bonne gestion, ce type de fonds ne devrait pas dépasser 200 millions.

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