Les fonds de dettes émergentes en vogue

le 17/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Dans cet univers hétéroclite, les gérants créent des produits plus spécifiques et sélectifs pour miser sur leur décorrélation.

Les fonds de dettes émergentes en vogue

La dette émergente attire les investisseurs. Signe de l’engouement, le nombre de fonds sur cette thématique s’accroît. Le récent lancement en France par DWS Investments d’un produit investi en obligations libellées en yuans est une nouvelle illustration d’une tendance qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Au cours des trois dernières années, les flux globaux de collecte sur les fonds de dette émergente ont plus que doublé à près de 280 milliards de dollars, selon les données compilées par Lipper et les estimations de Fitch. Une tendance qui ne s’est pas démentie depuis le début de l’année. Au niveau mondial, début mai, la catégorie enregistrait une seizième semaine de flux positif depuis le début de l’année, avec 540 millions de dollars de collecte hebdomadaire, selon le fournisseur de données EPFR Global.

« L’attractivité de cette classe d’actifs s’impose de plus en plus comme un investissement en fond de portefeuille, que ce soit pour des raisons fondamentales ou techniques », souligne Jean-Jacques Durand, gérant dette et devises émergentes d’Edmond de Rothschild IM. Les pays émergents sont parvenus à développer des modèles de croissance avec un endettement maîtrisé, à l’inverse des économies développées, deux éléments favorables aux titres de dette. Ce processus a été initié au début des années 2000, après une succession de crises à la fin de la décennie précédente en raison de l’importance du levier dans ces économies. « Ces pays ont engagé des réformes qui leur ont permis d’assainir leur situation financière, ils ont intégré le commerce mondial et ont bénéficié de l’arrivée de nouveaux investisseurs, notamment des institutionnels, attirés par les rendements et l’amélioration des fondamentaux », poursuit Jean-Jacques Durand. Outre des perspectives de croissance nettement supérieures à celles des pays développés, ils affichent un niveau de dette sur PIB inférieur de plus de moitié (41 % fin 2011 contre près de 100 % pour les seconds), ce qui s’est traduit par une amélioration, ces dernières années, de leurs notations.

Des rendements supérieurs

« Le marché obligataire émergent devient un centre d’attention important pour les investisseurs », ajoute Frédéric Rollin, spécialiste des marchés obligataires chez Pictet. Non seulement de par sa taille - il représente désormais 20 % de la capitalisation obligataire totale, soit 10.000 milliards de dollars, l’essentiel étant libellé en devise locale - mais aussi en termes d’opportunités d’investissement. Ces dettes continuent d’afficher des taux de rendement supérieurs à ceux des dettes des pays développés (plus de 6,30 % pour la dette souveraine en devise locale en moyenne). « De plus, la dette émergente a une performance décorrélée de la dette développée, parfois même opposée. Un investissement sur cette classe d’actifs permet donc de baisser la volatilité du portefeuille, tout en bénéficiant de rendements supérieurs », indique Frédéric Rollin. La dette souveraine émergente en devise locale a dégagé une performance annuelle de près de 12 % entre 2003 et 2011 avec une volatilité de l’ordre de 12 %, selon les calculs effectués par JPMorgan AM. Dans le même temps, celle en devise forte (dollar ou euro) a enregistré un gain annuel d’un peu plus de 10 % pour une volatilité inférieure à 10 %, tandis que la dette émergente corporate affichait un rendement annuel de 8 % pour une volatilité de 10 %. Seules les actions émergentes réussissent à battre les dettes émergentes sur la même période mais avec une volatilité proche de 25 %. Les actions américaines affichent un gain de 4 % pour une volatilité de 15 % (les actions européennes sont stables avec une volatilité de 18 % environ), alors que les emprunts d’Etat américains offrent la volatilité la plus basse (5 %) mais avec un rendement annuel inférieur aux dettes émergentes (5 %).

Le choix entre les différents types de dettes (dette souveraine en monnaie locale ou en devise forte et dette corporate) va dépendre à la fois du profil de l’investisseur et de ses scénarios de marché. « La dette externe, c’est-à-dire libellée en dollars ou en euros, convient notamment aux investisseurs qui ne peuvent pas prendre trop de risques », explique Stéphane Monier. La forte volatilité des devises, qui peut affecter les dettes en devises locales comme en 2011, peut avoir un effet important, à la baisse comme à la hausse, sur la valorisation des portefeuilles en valeur de marché. Par ailleurs, les caractéristiques des trois segments diffèrent et chacun est susceptible de répondre à des objectifs spécifiques. « Les segments de la dette émergente ne se différencient pas tant par leur répartition géographique ou leur qualité de crédit que par le type d’exposition aux marchés internationaux qu’ils impliquent, expose dans une note Michael Hood, stratège chez JPMorgan AM. Acheter de la dette en devise locale revient à s’exposer aux tendances des devises émergentes tandis que la dette en dollars inclut une composante liée aux bons du Trésor américains. » Les deux segments se comportent donc de façon différente en fonction de la conjoncture. « Lorsque la croissance mondiale est vigoureuse, les devises émergentes tendent à s’apprécier et les rendements d’Etat américains à augmenter, ce qui est favorable aux dettes en devise locale, poursuit le stratège. A l’inverse, dans les périodes de croissance moins rapide, les rendements des emprunts d’Etat américains vont plutôt reculer et les devises émergentes rester stables ou se déprécier, faisant pencher la balance en faveur de la dette en dollars. »

Dans une récente étude sur les fonds de dette émergente, Fitch relevait une nette domination des produits se référant à un indice (lire l’encadré) et estimait qu’à mesure de l’accroissement de la demande pour la classe d’actifs, les fonds multistratégies, les ETF (exchange-traded funds) ou les produits spécialisés dans les dettes corporate, qui ne représentent que 6 % du total des actifs sous gestion, allaient se développer. « Le marché des dettes ‘corporate’ émergentes est très large, note Lionel Clément, gérant dette émergente chez Lazard Frères Gestion qui vient de lancer un fonds à échéance sur de la dette émergente d’entreprise (lire l’entretien). C’est un compartiment qui a vraiment démarré en 2002. Auparavant, les entreprises étaient actives sur leurs devises. Aujourd’hui, elles peuvent émettre en monnaies fortes car elles sont de mieux en mieux notées par les agences de ‘rating’. »

Identifier les thématiques

Edrim a pour sa part fait le choix d’un fonds flexible qui peut être investi sur les dettes souveraines en monnaie locale et en devise forte ainsi qu’en dette corporate. « Nous avons une approche ‘core satellite’ dynamique, explique Jean-Jacques Durand. Nous gérons notre exposition au marché de façon dynamique. La poche ‘core’ (qui vise à être la plus proche de la performance du marché, NDLR) peut aller de 0 à 100 %. Chaque année, le surplus de performance va se jouer sur quelques thèmes dans la poche satellite. Notre valeur ajoutée réside dans l’identification de ces thématiques. Dans ce vaste univers, il faut tout regarder sans ‘a priori’. » Ainsi le fonds est-il notamment investi en dette de Chypre, du Bélize ou de la Namibie qui a émis il y a quelques mois pour la première fois avec un emprunt à 10 ans.

Pour éviter les travers des indices les plus courants, Lombard Odier a constitué ses propres outils sur la classe obligataire. La banque privée suisse cherche à « éviter les dettes des pays nouvelles frontières (nouveaux pays émergents, NDLR) qui sont moins adaptés au contexte économique difficile qui s’annonce », souligne Stéphane Monier, c’est-à-dire les dettes qui offrent peu de liquidité et les pays dont les fondamentaux sont détériorés. Pour cela, la banque a développé une méthode propriétaire qui consiste à prendre en compte les fondamentaux macroéconomiques de chaque pays pour construire ses propres indices. Mais si Stéphane Monier a une très forte conviction positive à moyen terme sur les marchés émergents, il se montre opportuniste à court terme. « Nous n’excluons pas de nouvelles secousses en raison des inquiétudes entourant la crise de la zone euro, nuance-t-il. Une crise qui n’a rien à voir avec les pays émergents. Nous profiterions alors de meilleurs niveaux d’entrée. » Preuve du climat actuel de retour de l’aversion pour le risque, les flux sur les dettes émergentes ont bénéficié ces dernières semaines aux actifs libellés en dollars, moins sensibles à la volatilité sur les marchés.

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